A bas les chefs ! (Joseph Déjacque)

dejacqueLes éditions La Fabrique publient un recueil de textes de Joseph Déjacque (1821 – 1865), ouvrier et militant anarchiste, connu pour être l’inventeur du mot « libertaire ». Mais si savoir associer le nom de Déjacque au mot libertaire peut permettre de grappiller un point à Question pour un champion, il serait dommage d’en rester là et de passer à côté de son œuvre qui est remarquable sur bien des aspects.

Le recueil présenté par Thomas Bouchet comporte des œuvres de genres variés : des articles du Libertaire, le journal qu’il a publié dans son exil américain (c’était un proscrit de 1848, réfugié à Londres, puis à Jersey et à la Nouvelle Orléans avant de revenir en France), des lettres (trois lettres inédites à Proudhon notamment), une utopie (L’humanisphère, son plus long texte, d’une cinquantaine de pages), et même des poèmes. En vers ou en prose, le style est savoureux, puissant, et truffé de néologismes qui rendent ses écrits uniques sur la forme.

Le fond ne manque pas non plus. Respectant une stricte ligne anti-autoritaire, en bon libertaire, il pense qu’il ne faut « point se donner de pasteur si l’on ne veut être troupeau, point de gouvernants si l’on ne veut être esclaves. » Il propose un système de « législation directe », afin de se passer de gouvernement, pour que le peuple vote les lois plutôt que de voter pour des hommes, les premières étant telles qu’on les fait et amendables, les seconds corruptibles. Mais cette sorte de démocratie directe n’est pour lui qu’une transition en attendant l’invention d’un modèle de « souveraineté individuelle » qui permettrait une liberté plus complète.

Déjacque attaque la misogynie de Proudhon avec vigueur, en gardant malgré tout beaucoup d’estime pour ce dernier comme on le voit en lisant les lettres qu’il lui écrit. Il veut l’abolition du mariage, de l’esclavage (il vivait dans le Sud esclavagiste des États-Unis), de la religion, de la propriété individuelle, de l’autorité, des prisons et de l’échafaud.

Ces « écrits libertaires » d’un des premiers des anarchistes sont rafraîchissants tant par l’énergie de la langue que par la force des idées. Des textes sont disponibles en ligne, en espérant que leur lecture sera enrichissante : http://joseph.dejacque.free.fr/

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Trois citations libertaires sur la liberté

« La liberté que nous voulons n’est pas le droit abstrait d’agir comme on l’entend, mais le pouvoir de le faire ; cela suppose donc, pour chacun, les moyens de pouvoir vivre et agir sans se soumettre à la volonté des autres. »

Errico Malatesta, Écrits choisis.

« Il n’y a pas de liberté s’il n’y a pas de liberté de se tromper »

Idem

« Jamais ceux qui pensent ne doivent oublier que les ennemis de la pensée sont en même temps par la force des choses, par la logique de la situation, les ennemis de toute liberté. »

Élisée Reclus, L’évolution, la révolution et l’idéal anarchique, 1902.

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Voyage de classes (Nicolas Jounin)

JouninVoyage de classes rend compte, de façon vivante et souvent drôle, de l’expérience pédagogique du sociologue Nicolas Jounin, qui a proposé plusieurs années de suite à ses étudiant-e-s de première année de l’université de Saint-Denis d’étudier une peuplade étrange vivant à l’autre bout de la ligne de métro : les habitants du 8è arrondissement de Paris. Le livre, sorti en 2014 aux éditions La Découverte est ressorti en version poche en février 2016.

On y découvre étape par étape les principales méthodes de l’étude sociologique : l’observation, le questionnaire (type sondage, mais en sérieux) et l’entretien (longue interview). Outre ces trois instruments, on voit aussi le rôle du préjugé dans la première approche, qui pourrait être un frein à la connaissance s’il fermait l’interprétation mais qui peut servir à poser les premières hypothèses à affiner tout au long de l’enquête, et sont rapidement évoquées les recherches documentaires (lectures d’ouvrages déjà écrits sur le sujet, notamment ici ceux des Pinçon-Charlot, et de statistiques).

Les tribulations des étudiant-e-s dans ces quartiers bourgeois forment une sorte de manuel méthodologique incarné, où l’on découvre toutes les difficultés concrètes que posent la recherche sociologique en général et aussi ce cas particulier de l’étude d’une population socialement supérieure au chercheur, qui n’est pas le cas le plus habituel en sciences humaines, où l’on aime tant prendre pour objet d’étude les classes populaires. On ressort de la lecture de ce livre avec l’envie de sortir dans la rue avec un carnet et un stylo en main pour faire sa propre étude, car s’il faut bien évidemment procéder avec méthode, on découvre qu’avec un ticket de métro et un peu de temps libre pour observer, on peut faire une enquête sérieuse sans plus de matériel ni de frais.

L’un des grands intérêts de la démarche de Nicolas Jounin, au-delà de l’enthousiasme que peut susciter la lecture d’une « exploration inversée », c’est qu’il montre par son expérience que l’on peut faire un véritable travail de recherche dès la première année d’université. En effet, cette étude qu’il fait faire à ses étudiant-e-s n’est pas un simple cas d’école dont il vérifierait le résultat connu d’avance, mais une véritable recherche originale, dans laquelle des éléments sont déjà connus, bien sûr, mais où le professeur apprend aussi de ses élèves. Ce livre suscite donc finalement l’envie de produire du savoir plutôt que de se contenter d’en consommer : un très beau voyage initiatique vers la recherche en sciences sociales.

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La Révolution russe, une histoire française

Sans titre-1Alors que nous approchons du centenaire de la Révolution russe de 1917, Éric Aunoble nous propose de revenir sur cent ans de représentations historiques de cet évènement, en écrivant une sorte d’histoire de l’histoire de la Révolution russe. En effet, son livre ne compile pas les événements en eux-mêmes mais s’intéresse à l’évolution de leur représentation, que ce soit dans la presse de l’époque, dans les films, les romans, les manuels scolaires et, bien sûr, les livres d’histoire. Il s’impose un cadre qui pourrait paraître étriqué, celui de la lecture de 1917 en France, mais il intègre à ce cadre des auteurs du reste du monde traduits en français (comme Eric Hobsbawm par exemple, pour son Age des extrêmes), puisque ces auteurs participent autant que les auteurs français à la vision de l’événement sur ce territoire.
Faisant un historique chronologique des œuvres sur la Révolution de 1917, Éric Aunoble replace chaque œuvre dans le contexte qui la fait naître, en expliquant la position politique de l’auteur, et en faisant le lien entre le point de vue adopté et la politique de l’époque. Car la lecture de l’événement change bien sûr selon l’opinion politique de l’auteur, mais évolue aussi tout au long du siècle au gré des rapports diplomatiques de la France avec l’URSS.
L’auteur ne porte pas de jugements caricaturaux sur les œuvres présentées, il sait reconnaître les faiblesses comme les mérites de chacune d’elles, quelle que soit l’orientation de leurs auteurs. On ne sort pas de cette lecture avec une liste de bons livres à lire à tout prix et d’autres à éviter, mais avec une grille de lecture qui permet de se retrouver dans les ouvrages que l’on pourrait rencontrer en les replaçant dans leur contexte historique et idéologique.
Il conclut en citant des livres importants non encore traduits en français et en encourageant les recherches sur le sujet, tout en soulignant l’intérêt de l’événement pour le temps présent et l’avenir.

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Pour la sociologie (Bernard Lahire)

LahireComprendre n’est pas juger

On pourrait penser que chercher les causes à un problème pour pouvoir le résoudre est une démarche logique que le bon sens de chacun peut admettre comme allant de soi. Pourtant, à chaque nouvel acte criminel ou de délinquance, des hommes politiques et des journalistes s’indignent contre cette démarche en accusant ceux qui cherchent des causes de chercher des « excuses ». C’est à ces ennemis de la compréhension que le sociologue Bernard Lahire répond en écrivant ce petit essai accessible, qui pourra même éventuellement servir d’introduction à la sociologie.

Le livre contient l’essai en lui-même et ce qui est présenté comme un « supplément », qui est une sorte de cas pratique de l’essai qui le précède, puisque c’est une critique du livre de Philippe Val contre le « sociologisme », Malaise dans l’inculture.

Bernard Lahire défend la sociologie en tant que science, qui étudie les interactions entre individus et groupes d’individus. Pour cela, elle doit étudier les déterminismes. L’auteur rappelle donc les arguments classiques du déterminisme contre ceux du libre arbitre.

On peut trouver contradictoire sa défense du caractère non normatif de la sociologie et l’usage qui est fait de la sociologie dans les milieux militants de gauche ou dans l’engagement même de certains sociologues comme Pierre Bourdieu. Mais Bernard Lahire défend l’objectivité de la méthode scientifique du sociologue sans nier que si « comprendre n’est pas juger », tenir compte des déterminismes est le seul moyen d’agir efficacement. L’objectivité du sociologue est nuancée par ailleurs dans une citation de Durkheim qui rappelle à la fois que la science se doit « d’exprimer le réel, non de le juger », mais que le scientifique fait ses choix de recherches en pensant éventuellement aux possibilités qu’ouvriront ses découvertes.

Finalement, c’est dans le « supplément » qu’on comprendra l’articulation exacte entre sociologie et engagement politique, lorsqu’il écrit que si les sciences sociales ne sont pas là pour dénoncer, la réalité qu’elles décrivent provoque l’indignation lorsqu’elle s’écarte de nos valeurs affichées, comme la mise en évidence de discriminations dans une société qui se veut égalitaire.

Un essai à lire et à offrir, donc, pour que les hommes politiques et les journalistes ne puissent plus chercher d’excuses à leur rejet de la compréhension des déterminismes sociologiques.

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Surveiller et punir (Michel Foucault)

SurveilleretPunirFoucaulâtres et foucauphobes

Michel Foucault ne fait pas l’unanimité, et ses lecteurs semblent se diviser entre une attirance inconditionnelle et une répulsion absolue. Pourtant, Foucault lui-même n’adhérait pas à une vision totalisante de l’auteur, chez qui il faudrait trouver une cohérence tout au long de son œuvre  et propose plutôt de piocher dans les théories pour en extraire des outils, comme le fait remarquer par exemple Philippe Corcuff lorsqu’il écrit son chapitre sur les apports possibles de Foucault à « la boîte à outils libertaire » dans son dernier livre.

J’ai donc lu Surveiller et punir avec méfiance au vu des critiques que j’ai pu entendre sur son auteur mais, sans pouvoir juger du reste de ses écrits, j’arrive pour l’instant à la conclusion qu’il y a réellement des choses utiles et pertinentes chez lui pour penser le pouvoir.

Comment mal lire Surveiller et punir

Il faut d’abord noter que Surveiller et punir n’est pas un livre sur la prison. Un lecteur qui ne voudrait s’intéresser qu’au chapitre sur la prison sous prétexte qu’il ne s’intéresse pas, par exemple, aux supplices de l’Ancien Régime, mais uniquement aux peines actuelles, passerait totalement à côté du propos du livre. Foucault y fait certes l’histoire des peines légales, du supplice à la prison, mais la thèse est plus générale : il s’agit d’un discours sur l’évolution du pouvoir.

De la monarchie absolue au pouvoir disciplinaire

Dans l’Ancien Régime, les peines étaient des démonstrations de pouvoir : le supplice rétablissait le pouvoir royal que le condamné avait bravé en enfreignant la loi. La peine devait laisser une marque sur le corps du condamné pour montrer son infamie. Le pouvoir se manifestait ostensiblement dans toute sa force pour se rappeler au peuple.

La logique de la prison est différente. Il ne s’agit pas ici de montrer la force du roi, mais de corriger la manière d’être de la personne condamnée. On ne marque plus l’infamie sur son corps, on tente de le redresser. Cette démarche, qui est présente dans la prison, l’est aussi dans d’autres institutions : de l’école, où on évalue les élèves et où on les éduque, à l’armée, où on fait prendre le pli de la discipline aux soldats, en passant par la chaîne de l’usine, toutes ces institutions ont en commun d’exercer le pouvoir en réglant le comportement des individus. C’est ce que Michel Foucault appelle le pouvoir disciplinaire.

Traditionnellement, le pouvoir doit être visible pour s’exercer, le pouvoir disciplinaire, nous dit Foucault, fonctionne à l’inverse en rendant visibles les individus et en se rendant lui-même invisible. C’est le modèle de la prison panoptique, conçue pour que le gardien voie toutes les cellules sans être vu afin de décourager les mauvais comportements. Ce type de bâtiment avait été conçu par Bentham au XIXè siècle et n’avait pas pour vocation de ne servir que de prison, mais aussi d’usine modèle ou d’école. Et au-delà de ces bâtiments, on retrouve cette logique dans une certaine façon de gouverner.

L’actualité du pouvoir disciplinaire

Les gouvernants actuels, en effet, font régulièrement la démonstration de leur volonté d’exercer un pouvoir disciplinaire. Certains voient ainsi dans la surveillance généralisée de la NSA une application à l’échelle mondiale du panoptisme de Bentham, et donc du pouvoir disciplinaire. L’autre versant de ce type de pouvoir semble aussi présent : non seulement rendre les gouvernés visibles, mais rendre le pouvoir invisible. On peut citer notamment les négociations pour le TAFTA/TIPP qui se déroulent en secret. Pouvoirs politiques comme entreprises cherchent à exercer un pouvoir sur nous en organisant ce que Julian Assange nomme une « asymétrie de l’information » leur permettant de nous connaître sans que nous sachions de notre côté ce qu’ils font.

Surveiller et punir recèle donc bien quelques outils pertinents pour comprendre le pouvoir dans le monde actuel, nous aurions tort de ne pas piocher dedans.

Meilleurs vœux pour l’année 2016 (et les suivantes) !

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Extrait du Contrat social de J. -J. Rousseau

« Les usurpateurs amènent ou choisissent toujours ces temps de troubles pour faire passer, à la faveur de l’effroi public, des lois destructives que le peuple n’adopterait jamais de sang-froid. Le choix du moment de l’institution est un des caractères les plus sûrs par lesquels on peut distinguer l’œuvre du Législateur d’avec celle du Tyran. »

Du contrat social, Livre II Chapitre X, Jean-Jacques Rousseau, 1762.

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