Le petit livre noir

Tableau noir

Toute leçon commence sur un tableau noir. Mais je ne me pose pas en donneur de leçons, ce tableau noir c’est un tableau vierge. Tout le monde en convient, malgré le symbole du blanc virginal de la pureté morale chrétienne, le noir est la couleur de la virginité lorsqu’il s’agit de penser. Tout théorème est inclus dans un tableau noir, toute connaissance inscrite dans cet espace obscur : le blanc de la craie ne serait rien sans le noir du tableau, le savoir repose sur cet espace noir.

On pense aux savants inspirés devant leur tableau noir, aux élèves bien sûr, et à leurs professeurs. L’univers tout entier a commencé par un tableau noir, si dense qu’aucune lumière ne pouvait s’en échapper, mais ce noir était tout sauf vide : il contenait déjà en germe tout ce qui est aujourd’hui et qui nous apparaît tel qu’on le voit après des milliards d’années d’évolution continue.

Noir comme le Mal

Mais une lumière est venue pour aveugler les élèves qui s’instruisaient en lisant le tableau, la lumière divine, la connaissance qui se veut révélée mais qui, au lieu de révéler, cache le monde. On l’a appelée « obscurantisme », c’était lui faire un bien trop grand honneur de la qualifier du noir duquel naît le savoir, de la qualifier de la même façon qu’elle désignait son ennemi : le Mal, sombre et noir, tapi dans l’ombre contre l’Église et sa lumière éblouissante, aveuglante.

L’Église inquisitrice avait choisi sa couleur : il fallait qu’elle fût l’opposé du ciel nocturne sur lequel on peut lire toute l’histoire de l’univers ; il fallait qu’elle fût la couleur du jour dans lequel on ne peut prendre conscience de notre place dans le monde, dans lequel tout devait tourner autour de l’Église.

Le Noir enchaîné

Les fausses lumières de l’Église ont éclairé l’Africain, et comme le Noir ne reflétait pas ses rayons trompeurs, elle décida qu’il n’avait pas d’âme et en fit un esclave pour quatre cents ans. Le Noir, c’était le sauvage. Le Blanc, le civilisé. Mais qu’est-ce que « sauvage » veut dire sinon « liberté », comme le chat sauvage est le chat indépendant ? Qu’est-ce que la civilisation sinon la servitude ? Un chien qui n’est pas sauvage est un chien domestique, un chien en laisse. La couleur des Noirs était vue comme la couleur du péché. Il ne reflétait pas les fausses lumières, mais il était le miroir des péchés de l’Église, car le pécheur était l’esclavagiste et celui qui justifiait son crime.

Les idées noires

Avec la tristesse viennent les idées noires. Elles ont été considérées, avec la dépression, comme un péché, mais elles sont la lucidité incarnée. Les idées noires sont les idées qui correspondent à l’état du monde, les idées noires sont les idées vraies. C’est dans le noir que Franquin a tracé ses idées les plus justes, c’est dans le noir que sa vision s’est précisée et a fait mouche.

La colère noire

Esclaves, serfs, exploités, tous se révoltèrent contre l’oppresseur, car l’injustice nous met dans une colère noire. Pour le speaker sous les projecteurs vulgaires de son studio de télévision, la journée de grève est une journée noire. Il n’y a pas à en rougir s’ils deviennent pâles quand nous nous révoltons. La télévision est toute faite de petites lumières qui, comme jadis celle de l’Église inquisitrice, loin d’éclairer la réalité, nous aveuglent en visant le fond de nos rétines. La seule vérité que vous verrez sur votre écran est la vérité de l’écran éteint, de l’écran noir.

Le drapeau noir

Tout ceci ne peut nous laisser indifférents. On ne peut rester à ne rien faire, les bras ballants. Il faut agir. Agir ? Mais comment ? Avec qui ? Il est tentant de se retrouver derrière un même homme, sous une même étiquette, derrière un même drapeau. Mais le plus beau drapeau restera le drapeau noir des anars, le drapeau qui n’est pas un drapeau, le drapeau qui a effacé toutes les couleurs, qui revient en politique au tableau noir originel. Sur ce noir virginal s’écrira l’histoire à venir, une histoire affranchie, une histoire d’affranchis.

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La sociabilité villageoise dans l’ancienne France

Avec d’un côté la montée de la culture du « libre » sur internet (logiciels libres, Wikipédia…) et de l’autre la chute de l’idéal communiste depuis la chute de l’Empire « soviétique », la question des « communs », ou « biens communs », se développe comme nouvel idéal dont la réalisation peut commencer immédiatement sans attendre le grand soir grâce notamment aux licences du type Creative commons. La notion moderne des « communs » peut avoir plusieurs définitions selon les auteurs, du bien commun par nature (comme l’air que l’on respire) et donc inappropriable, aux communs institués politiquement (ce qui serait plus proche de la pensée de Christian Laval et Pierre Dardot).

Mais la réflexion sur les communs n’étant pas une spécificité française, les anglo-saxons participent bien sûr à la réflexion, et nous avons importé chez nous l’histoire anglaise des « commons » confisqués par les enclosures, confiscation des terres communes en Angleterre au profit de l’élevage de mouton qui marque le début du capitalisme et les premiers exodes ruraux. Sans se priver de cet exemple, et pourquoi pas en y en ajoutant d’autres de divers pays, il est également intéressant de savoir que ce mouvement de confiscation des terres communes a eu lieu (et continue toujours d’une certaine façon) en France.

Le livre de Jean-Pierre Gutton, La sociabilité villageoise dans l’ancienne France, 1979, évoque, entre autres, ce mouvement de confiscation de ce qui s’appelait en France les « communaux ». Le sujet général du livre est l’étude des institutions de l’Ancien Régime, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècle. La lecture est parfois un peu difficile du fait du dépaysement, de la méconnaissance que l’on a aujourd’hui des niveaux administratifs évoqués et de leurs rapports de force entre eux. En effet, les trois « administrations » principales sont à la fois complémentaires et concurrentes : la seigneurie, la paroisse et la communauté d’habitants. Ces dernières consistent en une véritable démocratie directe au sein des villages, toutefois attaquée par la montée d’une oligarchie et un renforcement de l’État. L’histoire de l’humanité est l’histoire des luttes des classes a-t-on dit, c’est aussi l’histoire d’un grand mouvement de confiscation des biens communs au profit « d’élites ».

On voit un tel mouvement de confiscation jusque dans les fêtes populaires. Les jeunes des villages formaient une véritable institution, qui avait entre autres le rôle d’organiser de nombreuses fêtes. Mais dans les fêtes de l’époque, sacré et profane se mélangeaient aisément, le cimetière était un lieu de danse et l’Église lieu de bavardage. Cet état de fait ne plaisait pas à l’Église, qui commença a réprimer le mélange des genres en réservant les lieux religieux au culte et en tentant d’empêcher certaines réunions populaires comme les veillées par exemple. Cet effort de nette séparation du sacré et du profane, en écartant de fait le peuple de l’église, n’est certainement pas étranger au déclin de l’Église dans les siècles suivants puisqu’en agissant ainsi elle se séparait de fait du peuple.

Tout ceci ne concerne pas directement les communaux, mais il me semble que c’est une même logique de confiscation de ce qui est populaire qui est à l’œuvre. Pour en revenir aux communaux, la confiscation s’est faite progressivement sous prétexte de dettes à rembourser, les communaux étant rachetés par les seigneurs (XVIIe siècle). Il est à noter que Louis XIV et Colbert agiront pour protéger les communaux. Il ne s’agit pas pour eux d’une politique communiste, bien sûr, mais il existait des rapports de force entre le roi, les seigneurs et les communautés, et il tentaient donc ainsi d’affaiblir l’influence des seigneurs pour renforcer le pouvoir étatique.

Il semble que le petit peuple construit perpétuellement du commun et que les dirigeants tentent toujours de se les approprier, encourageant le peuple à créer de nouveaux communs. On retrouve ici la lutte dont William Blake parle entre les « Producteurs » et les « Dévoreurs », à propos desquels il dit que le but de la religion est de les réconcilier, ce qui serait pour lui destructeur. Blake avait déjà, au XVIIIe siècle, pris conscience de la lutte de classes, et effectivement celle-ci avait déjà une longue histoire.

Ce livre de Jean-Pierre Gutton est intéressant au-delà de la question des communs car il évoque tous les rapports de forces de l’ancien régime. Et on y comprend que la confiscation dépasse le seul cadre des communaux pour aller se mêler des fêtes populaires et de la démocratie villageoise. Nous aurons donc encore des communs à produire et à défendre contre les Dévoreurs.

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Le protectionnisme est-il une solution ? François Ruffin – Olivier Besancenot

« Pourquoi s’entêter à accepter cette fausse alternative : soit libre-échange, soit protectionnisme. Pourquoi accepter cette alternative que nous tendent les possédants. » Olivier Besancenot

Cet échange organisé par Le temps des lilas a eu lieu le mardi 3 octobre 2017 et a été enregistré par Radio Parleur :

https://www.radioparleur.net/single-post/2017/10/04/Le-protectionisme-est-il-une-solution-Ecoutez-le-d%C3%A9bat-Rufin-Besancenot-en-int%C3%A9gralit%C3%A9

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Stratégie du choc et stratégie du Shadok

Si une politique échoue, c’est bien la preuve qu’il faut continuer cette politique puisqu’elle n’a pas encore porté ses fruits.

Exemple :
1. Il y a trop de chômage.
2. On tente une solution : donner plus d’argent aux patrons en espérant qu’ils embauchent, sans les obliger à embaucher (ça ferait vulgaire, par contre il est normal de contrôler la recherche d’emploi des chômeurs : les postes à pourvoir étant en bien moins grand nombre que les personnes au chômage, c’est la moindre des choses de sanctionner les perdants du jeu de chaises musicales plutôt que de sanctionner ceux qui retirent les chaises).
3. Grâce à l’afflux d’argent frais, les patrons augmentent les profits et leur rémunération et licencient.
4. Il y a encore plus de chômage.
5. Puisque le problème persiste, la solution du point 2 doit être réitérée. Mais puisque le problème est plus important encore, il faudra bien sûr donner plus d’argent aux patrons, simple logique.

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État d’urgence dans le droit commun : le Haut Commissariat de l’ONU aux droits de l’Homme inquiet pour la liberté et la sécurité individuelle en France

Extraits du courrier de la rapporteuse spéciale Fionnuala Ní Aoláin envoyé au gouvernement français et publié sur le site du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (la lettre entière sur le site du Haut Commissariat des Nations Unies):

« Reconnaissant les graves défis auxquels la France est confrontée ces dernières années, je suis très préoccupée par le fait que plusieurs éléments de ce projet de loi me semblent poser des problèmes sérieux en matière de respect des droits de l’homme »

« le cumul des dispositions d’urgence adoptées et en cours d’adoption risque de restreindre significativement l’exercice et la protection des droits de l’homme dans le pays »

« Sans vouloir préjuger de l’exactitude des informations en notre possession sur ce projet de loi, je tiens à exprimer ma profonde préoccupation quant à l’extension de sa portée et son incidence néfaste prévisible sur l’exercice du droit à la liberté et à la sécurité personnelle, du droit d’accès à la justice, à la liberté de circulation, la liberté de réunion et d’association pacifiques, la liberté d’expression et la liberté de religion ou de conviction. « 

« Le droit et la pratique en matière de droits de l’homme sont clairs : les pouvoirs exceptionnels ne sont pas censés devenir permanents, ce qui constituerait une atteinte grave à la pleine jouissance des droits de l’homme par tous les citoyens, et risquerait de saper l’esprit même de l’État de droit. »

« En outre, je suis inquiète de l’impact de ces mesures sur la jouissance des droits et libertés fondamentaux, en particulier par les minorités, car ce projet ne prévoit pas, à ma connaissance, de garanties ou de mécanismes judiciaires suffisants pour contrôler efficacement l’exercice des pouvoirs exécutifs. »

Lire la lettre en entier

 

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Cédric Herrou : « C’est inquiétant pour la démocratie en France »

Interview de Cédric Herrou par l’Humanité

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Un petit bol d’air

… du temps.

1984, George Orwell

La grève, Sergueï Eisenstein

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ambassade, Chris Marker

Punishment Park, Peter Watkins

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