Influences : le modèle de l’Othello

Autant le jeu d’échecs et le jeu de go sont une modélisation évidente de la stratégie militaire, autant le jeu d’othello (ou reversi) peut servir de modèle aux relations politiques entre les individus à toutes les échelles.

Les règles du jeu

D’abord, il convient d’expliquer les règles du jeu pour comprendre sa portée dans les relations sociales. Le jeu se déroule sur un plateau carré et se joue avec des jetons à deux faces distinguées par leur couleur (un côté noir, un côté blanc). Chaque joueur joue sa couleur, le but étant au final que sa couleur soit majoritaire à la fin de la partie. Les joueurs jouent chacun leur tour, en posant un jeton de leur couleur de façon à encadrer un jeton ou une ligne de jetons de l’autre couleur, ce qui a pour effet de retourner les jetons ennemis pour les convertir à la couleur du joueur. J’invite les personnes qui ne connaissent pas le jeu à lire les règles précises, y jouer avec un ami, ou trouver un programme sur internet pour le découvrir de façon plus concrète afin de mieux comprendre. Dans ces conditions, il convient de préciser que les coins sont des endroits stratégiques car par définition on ne peut pas les encadrer et donc on ne peut pas les convertir.

L’allégorie se précise

L’être humain est un « animal politique » comme l’affirmait déjà Aristote. Par conséquent, il défend ses intérêts et use de divers moyens d’influence pour que les autres individus respectent ses intérêts. Dans le modèle que je propose, chaque jeton est un individu, et chaque couleur l’intérêt que défend l’individu. Le choix de l’endroit où poser son nouveau jeton est une stratégie d’influence. Sur un plateau standard d’othello, on pourra observer que certains individus (ceux placés aux coins) ont une position avantageuse, ils ont un intérêt propre, ne peuvent pas être convertis à l’intérêt d’autrui et peuvent convertir beaucoup d’autres individus. La masse des individus plus centraux sont retournés vers un camp ou vers un autre, ils ne sont que les instruments de ce jeu.

On observe donc des dominants qui convertissent des dominés aux intérêts de ces dominants en plaçant leurs jetons aux endroits stratégiques. Dans le monde réel, cela se traduit par un dirigeant politique plaçant un ami à la tête d’une chaîne de télévision, un chef d’entreprise alimentaire sponsorisant un programme d’éducation à la bonne alimentation dans une école, etc… Les dominés ne seraient que des proies à qui soutirer de l’argent, des voix, ou quelque autre avantage au profit des personnes aux positions stratégiques.

Une vision un peu moins simpliste

On se doute bien que le plateau de jeu, même s’il permet un nombre important de possibilités et demande déjà beaucoup de réflexion aux deux adversaires ne peut pas rendre compte de la complexité de la réalité. Il a eu le mérite d’offrir un modèle simple et d’introduire les notions qui seront développées ici dans l’objectif d’une vision moins schématique.

Pour cela, gardons à l’esprit qu’un jeton représente un individu et qu’il existe des places avantageuses sur le plateau. Mais pour approcher le modèle de la réalité, admettons que chaque jeton possède sa propre marque unique, représentant son intérêt individuel. A cela s’ajoute une couleur correspondant à l’intérêt collectif, intérêt des individus partageant le même milieu (géographique et social par exemple). Dans cette configuration, chaque jeton essaiera de convertir les autres à sa « marque » et à sa couleur. Cela signifie que chaque individu tentera de faire en sorte que les autres agissent dans son intérêt collectif (par exemple, des malades défendront une sécurité sociale en leur faveur) et dans son intérêt individuel (un marchand qui veut qu’on achète ses produits).

Les quatre coins du plateau ne sont pas suffisants pour définir les positions stratégiques. Celles-ci ne sont évidemment pas limitées à un nombre précis, et des positions stratégiques peuvent exister à l’intérieur d’une zone d’influence de meilleures positions. C’est ainsi que les intérêts s’emboîtent, l’existence d’un Etat par exemple n’exclut pas obligatoirement l’existence de religions, dont les intérêts peuvent pourtant parfois s’opposer à ceux de l’Etat.

Le déroulement du jeu

Grâce à cette nouvelle grille de lecture, on aura pu clarifier le déroulement des rapports politiques entre individus. Il est temps de voir concrètement ce que cela donne dans le jeu réel de notre quotidien.

Prenons d’abord un individu qui exerce le métier de commerçant. Son intérêt est de vendre ses produits. Il usera d’influences pour convertir les autres individus à son intérêt, par exemple il affichera une publicité sur un panneau et il fera distribuer des prospectus. Les individus convertis à l’intérêt du commerçant seront concrètement ses clients. Le commerçant obtient d’eux qu’ils payent. Mais bien sûr, la relation d’intérêt n’est pas unilatérale, le client n’abandonne pas son propre intérêt pour autant et il va user de son influence également pour que le commerçant en échange de l’argent payé lui fournisse l’article acheté. Il peut exister des cas où le commerçant ne donne pas l’article demandé, on appelle communément cela une arnaque mais cela montre bien que la nature profonde du commerce est une relation d’intérêts et d’influences et non pas forcément un « échange d’équivalent » comme a pu l’écrire le peu contesté David Ricardo. Selon que le client ou le commerçant joue avec plus ou moins de talent de son influence, il obtiendra une position plus ou moins avantageuse, les deux cas extrêmes étant la non délivrance d’une marchandise de la part du vendeur, et le vol de la part de l’acheteur.

Le jeu se complique

Jusque là nous avons étudié des relations assez claires, que je qualifierai de « saines », même si nous avons évoqué le vol et l’escroquerie. Dans les relations d’influence et d’intérêts, un individu utilise parfois des stratégies visant à faire agir les autres individus contre leurs intérêts. C’est évidemment le cas du vol par exemple. Mais un phénomène plus pervers existe : un individu A peut user de son influence pour convertir un individu ou groupe d’individus B à l’intérêt de A, tout en faisant croire à B que c’est dans son intérêt. Comme si le joueur noir arrivait à convaincre le joueur blanc de jouer noir.

Dans la vie réelle, on peut voir ce phénomène dans les sectes par exemple. Le gourou va conditionner ses adeptes de telle façon qu’ils agiront volontairement dans l’intérêt de leur gourou, oubliant leur intérêt personnel et lui sacrifiant leur argent, et parfois même leur vie. C’est ce qu’on peut appeler la « manipulation ». Le fait d’essayer de convaincre un acheteur potentiel de brosse à dents de l’acheter dans son magasin plutôt que dans un autre pourrait certainement être considéré comme une manipulation dans un langage abusif, mais c’est en fait un acte d’influence plutôt sain par opposition à ces méthodes qui font agir l’individu contre lui-même.

De la manipulation au totalitarisme

On sait par expérience que le totalitarisme peut naître de la dictature, on l’a vu naître de la dictature se réclamant du communisme comme de la dictature nationaliste. La propagande comme instrument de manipulation de l’opinion est souvent associée à ces régimes bien spécifiques. La réalité historique de l’apparition de la propagande montre en fait qu’elle est née dans sa forme moderne dans un monde occidental démocratique, Edward Bernays, un Américain, se basant sur les travaux du Français Gustave Le Bon sur la psychologie des foules pour développer une méthode efficace de manipulation des masses qui sera celle reprise par le régimes totalitaires. Mais avant cette récupération, elle a servi notamment pour retourner l’opinion politique américaine qui était contre la première guerre mondiale dans un premier temps, puis y est devenue favorable grâce à la célèbre campagne de « l’oncle Sam » et de son doit pointé vers le lecteur disant « We need you ! ». Pour le côté commercial, une marque de cigarettes encore existante aujourd’hui avait fait appel aux bons conseils de Bernays avec un succès saisissant.

La propagande n’est pas en elle-même porteuse de totalitarisme, c’est désormais un outil destiné à convaincre utilisé par tous les camps en démocratie et dans les autres régimes. Mais elle a une puissance telle qu’elle permet de retourner une population contre son propre intérêt, comme cela s’est produit dans les régimes totalitaires, sortes de sectes à l’échelle d’un Etat (intéressez-vous par exemple au fonctionnement de la Corée du Nord aujourd’hui). La propagande n’est en outre pas suffisante à l’apparition du totalitarisme, on a vu utiliser des stratégies violentes dans les cas de l’Allemagne nazie ou de l’URSS, on ne gagne pas la partie avec un seul jeton, on doit en placer à divers endroits stratégiques.

Les dérives totalitaires en démocratie

La démocratie représentative est un système politique dans lequel les individus ayant des intérêts différents peuvent peser sur la politique pour faire valoir ses intérêts. Il semble protéger de la dictature par l’ouverture au dialogue et la représentation possible d’intérêts divers dans les assemblées notamment. On sait toutefois qu’en Allemagne, Hitler a d’abord été élu, on sait dès lors que d’une élection démocratique peut naître un dictateur, et on connaît l’atrocité des actes qu’il a commis ensuite. Il semble légitime de craindre le peuple d’une démocratie dans ces conditions, s’il peut faire naître un tel monstre. Comme nous l’avons vu dans les premiers paragraphes, le peuple est en fait dans une position où son opinion est très malléable, et des personnes bien positionnées peuvent jouer à le retourner en leur faveur et contre son propre intérêt, on le voit, même dans une démocratie.

Tout ceci est du passé, c’est de l’histoire ancienne. Maintenant il convient d’étudier la situation actuelle. Nous sommes dans une démocratie représentative, la structure est faite pour que les différents intérêts du peuple soient représentés. Il est normal dans ce système que des intérêts soient en conflits, mais il commence à y avoir danger à partir du moment où les individus sont appelés à défendre des intérêts qui ne sont pas les leurs tout en croyant qu’ils sont les leurs. On arrive alors à un risque de dérive sectaire de la société, de dérive vers le totalitarisme. Certains rêvent de voir leur couleur dominer le plateau. C’est une lutte permanente, mais la domination trop importante d’un intérêt pourrait mener à l’esclavage, d’autant plus si les esprits sont brouillés chez les individus plus influençables.

Concrètement aujourd’hui, des intérêts correspondant aux patrons de grandes entreprises sont défendus dans le monde. Il s’agit bien d’une question d’influence mondiale, et des politiques sont développées en faveur de ces intérêts. Aucune forme institutionnelle ne permet en elle-même d’empêcher ces influences de se produire dans le cadre des techniques modernes de manipulation. En note d’espoir, nous pouvons proposer d’éduquer le peuple à une « autodéfense intellectuelle » comme le préconise Noam Chomsky.

(version non définitive du texte, cette version pourra être mise à jour ultérieurement)

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