Toyota, l’usine du désespoir

Toyota-lusine-du-desespoir_sToyota, l’usine du désespoir, est le témoignage, sous la forme d’un journal, de Satoshi Kamata, qui a travaillé 5 mois en tant qu’employé temporaire comme ouvrier à la chaîne chez Toyota en 1972. Quarante ans après, on pourrait imaginer qu’il s’agit là d’un document historique intéressant, et on aurait sans doute raison, mais on oublierait que c’est en fait un livre qui, en 2013, est plus que jamais d’actualité, peut-être plus encore qu’à l’époque où il a été écrit.

En effet, le livre de Kamata décrit les conditions effroyables du travail chez Toyota, ce que les économistes vénèrent sous le nom de « toyotisme », suite du taylorisme et du fordisme. Or, si Toyota est un précurseur dans ces méthodes, elles se sont depuis développées non seulement à d’autres industries, mais en plus aux autres secteurs (agriculture, service), jusque dans les hôpitaux où l’on s’est mis à chronométrer chaque tâche des infirmièr-e-s et aides-soignant-e-s pour standardiser leurs prestations.

Pour rappeler brièvement ce qu’est le toyotisme, je chercherai d’abord dans mes souvenirs de mes cours d’économie ce qu’en disaient mes professeurs : un mode de production qui prend l’humain beaucoup plus en compte que le taylorisme et le fordisme, puisqu’on y travaille en équipes et non plus chacun dans son coin, et où l’on laisse une marge d’initiative à l’ouvrier. Merveilleux ! Merci à mes professeurs, je pense que même si j’avais eu mon doctorat je me serais fait embaucher comme ouvrier !

Mais derrière cette description idyllique, qu’est-ce qui se cache ? Le travail en équipe plutôt qu’individuel signifie qu’un ouvrier n’est pas collé à son poste effectivement, ce qui lui permet d’aller faire une partie du travail du petit nouveau qui ne suit pas le rythme en plus de son propre travail, pas pour être plus humain donc, mais pour accélérer la production. La marge d’initiative ? Les ouvriers sont priés de trouver des idées pour améliorer la productivité, et donc pour se faire exploiter plus efficacement. Bref, l’humain est bien au centre du toyotisme, en tant que ressource à exploiter jusqu’à l’épuisement (qui arrive très rapidement).

Toyota, l’usine du désespoir, par sa forme de témoignage écrit au jour le jour retranscrit parfaitement l’expérience humaine de la condition ouvrière. Il ne s’agit pas là, même si c’est également intéressant, de nous livrer la formule mathématique de l’exploitation, mais de montrer comment elle est vécue, et quelles sont les méthodes qui la soutiennent. Le livre se lit très facilement, on s’attache aux personnes qui travaillent chez Toyota, puisque même s’il y a des statistiques dans ce livre (qui sont bien éclairantes) il y a aussi des morceaux de vies individuelles d’ouvriers, presque tous brisés par leur usine en quelques mois tout au plus.

Kamata raconte son expérience, cherche à retranscrire celle des autres, retranscrit leurs propos, les phrases révoltées écrites sur les murs des toilettes, et quelquefois commente comme dans ce remarquable extrait du premier chapitre :

« Se lever, aller au boulot, travailler, prendre un bain, manger et dormir : voilà notre vie. À propos de cette vie, voilà ce qu’écrit un certain Zô Kusayanagi dans un livre intitulé Toyota : son royaume :

Le repas est préparé en un instant grâce à des marmites ultra-modernes qui cuisent le riz sous vide. Après avoir mangé, l’ouvrier va à l’usine et le travail terminé il regagne les installations sociales, sanitaires et de loisirs qui ont coûté à l’entreprise 60 milliards de yens… Toyota n’est-il pas en train de faire un homme nouveau, me suis-je demandé en rêvant, alors que je quittais cette grandiose campagne.

Ce qui est écrit là est réel en un sens, mais comme il y a un tas de choses qui sont passées sous silence, ça ne ressemble aucunement à la vérité. Il nous jette de la poudre aux yeux ! Voilà ce qu’il aurait fallu écrire : Parce que le repas est préparé en un instant dans des marmites ultra-modernes, on nous sert un riz qui est simplement chaud mais pas cuit, et c’est non seulement mauvais au goût mais indigeste. Après avoir mangé ce truc en vitesse, il faut aller à l’usine, et quand enfin se terminent les longues heures de travail forcé, sans une minute ni même une seconde de repos, on regagne ce que le service de publicité Toyota appelle les installations sociales, sanitaires et de loisirs et qui ont coûté, paraît-il, 60 milliards, mais qu’il faut appeler notre prison. Car ici sont alignés les gardiens, tous anciens militaires, qui veillent avec soin sur notre vie privée… Toyota est en train de détruire l’homme lui-même, et moi ce n’est pas en rêvant, mais avec effroi, que je travaille dans cette grandiose usine Toyota. Tu parles d’un royaume ! Le livre devrait plutôt s’intituler Toyota : l’entreprise-prison ! »

Ce livre est donc à lire, pour ce qu’il est, un témoignage sur les conditions de travail chez Toyota dans les années 70, mais aussi pour ce qu’il est devenu, un livre sur la « rationalisation », la standardisation qui tend à tous nous toucher, des élevages aux hôpitaux, en passant par les hotlines et bien sûr les industries.

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