Drones dans le ciel, caméras dans les rues

Marilyn-Monroe-249x300La France achète des drones aux Etats-Unis ! C’est l’une des informations du jour, et les critiques fusent : pourquoi aux Etats-Unis ? Pourquoi pas en France ? Retard technologique, mauvaise prévision de Dassault va-t-on répondre. Le débat se serait limité à la nationalité d’origine du drone si Grégoire Chamayou n’avait pas publié chez les éditions La Fabrique un excellent livre de philosophie très accessible qui explique toutes les implications de cette arme, de son illégalité théorique à la redéfinition de la guerre qu’elle provoque. Une brève interview de l’auteur est disponible sur le site de Libération, un bel entretien sur France Culture, et le livre, Théorie du drone, en commande chez l’éditeur, cette dernière solution étant la seule qui vous permettra de comprendre tout sur l’horreur que nous prépare cette arme de « chasse à l’homme » (Edit : et cette excellente interview de la librairie L’Harmattan de Lille permet de se faire une idée très précise du contenu du livre). Je ne m’attarde pas plus sur le détail du discours de Grégoire Chamayou, vous laissant découvrir par vous-même, pour m’attarder sur des détails de vocabulaire.

L’attaque des drones

Effectivement, j’ai appris la commande de drones à la radio (je ne sais pas laquelle) à peu près sous cette forme : la France commande deux drones américains pour sa défense nationale. Donc, je m’attarde ici sur cette idée de « défense » apposée au mot drone, même s’il paraît peut-être déjà évident à tout le monde que la « défense nationale » désigne des attaques internationales d’autres pays par la France. Toutefois, une arme peut être défensive, un bouclier est une arme défensive, il n’est donc pas impossible qu’une armée achète une arme pour la défense de son pays. Mais qu’en est-il d’un drone ?

Il existe deux types de drones, les drones espions, et les drones de combat. Admettons, ce qui n’est pas vrai, que le drone espion, n’étant pas armé, est une arme défensive. De toute façon la France a acheté des drones de combat, armes clairement offensives. Oui mais nous l’utiliserons pour l’observation uniquement nous dit-on ! Alors pourquoi ne pas avoir acheté un drone espion dans ce cas ? On nous prend vraiment pour ce qu’on est… George Orwell, dans son célèbre roman 1984, présentait un monde dictatorial dans lequel le ministère chargé de la guerre s’appelait « ministère de la paix ». Vive la démocratie ! Elle fait aussi bien que les dictatures de romans d’anticipation en appelant « défense nationale » ce qui est en fait de l’attaque internationale.

Mais comme nous ne sommes pas en dictature, les médias sont libres de dire ce qu’ils veulent. Donc, librement, ils choisissent de reprendre les termes qu’on leur sert. Le gouvernement annonce des drones pour la défense ? Les médias répètent librement « des drones pour la défense ». Tout ça par soucis d’objectivité je suppose : il serait subjectif de dire « attaque internationale » plutôt que défense nationale, alors qu’il serait objectif de rapporter une parole officielle. Si être objectif c’est rapporter la parole officielle alors pourquoi avoir des médias libres ? Dans ce cas laissez parler directement nos gouvernants… L’objectivité, si elle existe, ne devrait pas ressembler à cela, ou alors soyons subjectifs.

Débat sanglant sur BFM TV

Cette histoire de drone m’a fait repensé à un débat vu il y a quelques jours sur BFM TV où l’on voyait Nathalie Kosciusko-Morizet débattre contre un représentant de la municipalité PS actuelle de Paris. Le seul extrait que j’ai vu concernait la vidéosurveillance, mais il m’a suffi pour que je n’en redemande pas plus.

L’animateur, objectif, n’a pas cessé d’employer le terme « vidéo-protection », mot qui n’était pas inscrit dans le dictionnaire il y a à peine deux ans et inventé par les marchands de caméras perchées. Ce mot nouvellement inscrit dans le dictionnaire de la novlangue doit remplacer l’ancien « vidéosurveillance » pour cause d’impopularité auprès d’une population plus rétive à être surveillée qu’à être protéger. Le héros de 1984 était déjà chargé de ce travail : remplacer dans les archives les anciens mots par les nouveaux mots de la novlangue pour effacer le sens de l’Histoire.

Le journaliste brillait donc par son objectivité vis-à-vis du lobby de la surveillance systématique, mais malgré tout, le débat gauche/droite s’annonçait passionnant. Lorsque cette très sécuritaire NKM réclamait plus de « vidéo-protection », j’attendais la réplique de l’élu de gauche. Son avis n’a pas dû décevoir, il se situait à l’exact opposé : alors que NKM trouvait qu’il n’y avait PAS ASSEZ de caméras, l’élu PS pensait qu’il en fallait PLUS ! Faites votre choix aux prochaines élections ! Pas de référence aux études sur l’inefficacité des caméras pour stopper les crimes et délits, sur le coût de tels gadgets inefficaces en ces périodes de disettes, ou sur l’utilité de cette dépense inutile pour relancer la croissance… Un débat passionnant.

Conclusion

Du drone de combat pour notre « défense » aux caméras qui nous « protègent » au lieu de nous surveiller, voilà deux beaux exemples de novlangue d’actualité. Ils me sont apparus par hasard dans la même période de temps, mais cette coïncidence n’est au fond pas le seul lien qui les unis. En effet la vidéosurveillance et les drones participent d’une même logique : celle du contrôle total de la population par une action en réaction à un comportement espionné à l’insu de la future victime.

Grégoire Chamayou nous apprend dans La Théorie du drone que la plupart des attaques de drones ne sont pas ciblées sur des personnes dont on connait l’identité, mais sont des frappes de « signature », c’est-à-dire qu’on tue des gens sans savoir de qui il s’agit car, vu du ciel, ils se comportent comme des terroristes. C’est ainsi que fut pulvérisé un conseil de village qui se réunissait régulièrement dans une montagne…

La vidéo-« protection » se fera de plus en plus « vidéo-agression », ce mot est à faire circuler pour contre-balancer la propagande de Big-Brother. En effet, outre que l’observation imposée est déjà une agression en soi, les systèmes de traitement informatique de nos comportements analyseront de plus en plus nos faits et gestes, et gare à ceux qui ne respecteront pas la norme. Pour la vidéosurveillance, ou vidéo-agression, comme pour les drones, le but ne sera plus d’attraper des délinquants ou des criminels, mais de détecter du haut d’un mât, un comportement qui s’en approche. Vous vous apercevez après avoir tranquillement regardé les vitrines d’un magasin que vous êtes en retard à un rendez-vous ? Votre accélération soudaine signera votre prochaine garde à vue pour vol, et si c’est après avoir jeté une boite à la poubelle, vous aurez le droit à la garde à vue prolongée réservée aux soupçonnés terroristes.

Des caméras sur des avions pour tuer des suspects, mais il est facile d’être suspect vu du ciel, et des caméras en haut des mâts pour en arrêter, avec certainement aussi peu de discernement, voilà le monde commun qui nous attend dans nos pays civilisés comme dans les pays en voie de civilisation par le soin de nos armes à haute technologie.

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