Cash Investigation : l’esclavage aboli par le consommateur

Mercredi 18 septembre 2013, Elise Lucet nous proposait un numéro de Cash Investigation sur France 2 intitulé « Les récoltes de la honte« , consacré aux conditions sociales et écologiques dans lesquelles les aliments à bas prix de nos supermarchés sont cultivés. La démarche semble généreuse, et l’on apprend des choses, sur l’empoisonnement des africains par des exploitants de bananes français en Afrique par exemple, sur l’exploitation dans des bateaux au large de la Guinée, ou sur l’esclavage pratiqué dans les plantations au sud de l’Italie, autant dire chez nous, dans notre belle Europe. Que reprocher donc à ce reportage qui n’hésite pas à citer Carrefour, Auchan, Aldi, et les autres parmi les revendeurs de ces produits de la traite humaine contemporaine ? Eh bien, si le reportage est par certains points édifiant, c’est la morale voulue par les auteurs qui pose problème.

En effet, le reportage insiste sur le fait que les produits en question soient des produits à bas prix. On nous montre ensuite l’esclavage, bien réel, d’immigrés d’Europe de l’Est et d’Afrique dans ses exploitations agricoles. La conclusion morale du reportage est de nous expliquer que si l’on achète pas cher, on finance les esclavagistes. Voilà. Nos héros reporters ont fait leur travail : les distributeurs sont informés, mais surtout, les consommateurs sont informés, donc, puisque la connaissance de l’esclavage est rendue publique, c’est chaque consommateur qui a maintenant le choix libre de cautionner l’esclavage en achetant des tomates premier prix, ou à combattre la traite humaine en achetant les tomates plus cher. Rien n’est politique, tout est marché ! Dans sa « conférence gesticulée », Filipe Marques souligne le fait que les médias dépolitisent toutes les questions q’ils traitent. C’est exactement ce que ce numéro de Cash Investigation fait concernant l’esclavage moderne : nulle critique du système qui pousse et permet l’esclavage, la solution est individuelle, libre au consommateurs d’abolir l’esclavage moderne par une consommation responsable ! Imaginez un peu qu’au lieu de l’abolition de l’esclavage, on aie dit aux Français : « Vous savez, les esclaves souffrent. Maintenant que vous le savez, vous pouvez consommer autrement ». Solution radicale…

Non, ce n’est pas un problème de consommateur. Les consommateurs n’ont pas le temps de s’informer sur tout le cycle de vie d’un produit à titre personnel. Aucun consommateur, à moins qu’il soit journaliste chez France 2 et qu’il soit payé pour ça, ne peut faire une enquête sur la provenance de ce qu’il achète. Le problème est politique : comment décide-t-on de produire les choses ? Si l’on motive la production par la recherche du profit, si donc nous sommes dans une économie capitaliste, le producteur cherchera à réduire ses coût. La concurrence poussera les prix vers le bas, ce qui est en contradiction avec sa recherche de profit maximum, il répercutera donc le plus possible sur les salaires cette pression concurrentielle. Si l’esclavage est possible, c’est la solution la plus efficace dans l’économie capitaliste. Dans une société saine, ce n’est pas au moment de la consommation que l’on doit se poser la question de savoir si le produit qu’on se procure est dangereux pour notre santé ou s’il est le fruit de l’esclavage, la question doit être réglée par la société lorsqu’on décide de comment on produit. Nous avons décidé de produire à la manière capitaliste, on ne peut à mon sens pas critiquer l’esclavage moderne sans critiquer le capitalisme lui-même dont la logique pousse à cet esclavage, sans quoi, en admettant par avance le capitalisme, on fait effectivement reposer un « choix » factice sur le consommateur de consommer esclavagiste ou de consommer « équitable ».

Le combat contre le capitalisme n’est certainement pas celui d’Elise Lucet, peut-on lui reprocher ? Après une telle enquête et une telle conclusion j’aurais tendance à dire oui. En effet, sans aller jusqu’à demander que France 2 devienne anticapitaliste, si ce reportage doit mener à une morale, cette morale est au minimum politique : que peut faire la société pour lutter contre l’esclavage ? Ma réponse est la sortie du capitalisme, d’autres penserons peut-être à des contrôles  plus systématiques, plus poussés, au niveau de chaque pays, au niveau de l’Europe… Mais faire croire que parce que désormais, je vais acheter mes tomates à 4,99€ le kilo au lieu de 1,49E, j’aurais aboli l’esclavage, c’est juste de l’ordre de la bonne conscience. Effectivement, les médias dépolitisent les sujets qu’ils abordent.

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