L’information payante n’existe pas

Serge Halimi, pour Le Monde Diplomatique d’octobre 2013, a écrit un article à propos des difficultés de la presse écrite, abordant la baisse des ventes, les aides publiques distribuées de façon absurde (« Mme Filippetti venait-elle d’apprendre que les magazines annonçant les programmes de télévision avaient, eux aussi, au nom de la liberté d’expression, reçu plus de 25 millions d’euros en deux ans ? »)… Le point qui m’intéresse est sur la gratuité de l’information, abordée et critiquée rapidement dans un paragraphe intitulé « L’information gratuite n’existe pas ». Je vais expliquer ici pourquoi, en réalité, c’est l’information payante qui n’existe pas.

L’information a un coût, oui, mais ce n’est pas le problème

Commençons par citer un court extrait de l’article de Serge Halimi pour poser le débat : « Les débats relatifs à Internet et à la « gratuité » ont fait surgir plusieurs contradictions éclairantes. Souvent, ceux-là mêmes qui dénoncent la précarité des conditions d’existence de certains journalistes, écrivains, photographes, artistes, réclament qu’au nom de la diffusion des idées et de la culture tout soit aussitôt gratuit sur la Toile. »

Le choix serait donc entre le modèle payant, dont Serge Halimi nous dit en creux qu’il produit de la précarité, et le gratuit, qui forcément signifierait encore plus de précarité. A ce compte, quid de la santé et de l’éducation ? Leur gratuité implique-t-elle automatiquement plus de précarité ? Il me semble que non. L’information a un coût effectivement. L’éducation et la santé ont un coût aussi, et ça ne les empêche pas d’être gratuits. La question est donc celle du financement, ce qui ne veut pas forcément dire que ce doit être un financement par l’Etat.

On ne m’a jamais payé pour une information ou un avis

Avant de parler des solutions de financement, expliquons pourquoi il est logique qu’une information soit gratuite. Excusez moi de partir de mon cas personnel et de penser que la majorité d’entre vous sont dans la même situation, mais on ne m’a jamais payé pour avoir transmis une information factuelle ou donner mon avis. Oh, on m’a déjà offert un café en échange d’un renseignement pratique, oui, mais jamais après avoir fait un « éditorial » oral entre amis, on ne m’a récompensé par un quelconque breuvage convivial pour la pertinence de mon propos. On peut penser que c’est parce que je manque de talent, mais je présume que même nos éditorialistes les plus connus ne font pas payer leurs analyses à leurs amis.

L’information n’est jamais payante, même en droit. Une information ne peut être déposée. Imaginez que vous soyiez le premier à diffuser la date de la mort d’une personnalité célèbre, chacun pourra reprendre votre information sans vous payer de droit d’auteur à partir du moment où le texte n’est pas recopié mot pour mot. Mais si l’information sans mise en forme est libre, il faut payer un droit de passage dès qu’elle est rédigée. C’est un frein à la diffusion des idées : si l’analyse de Serge Halimi est particulièrement pertinente dans son fond et sa forme, j’aurai envie de la diffuser pour que chacun en profite. Ayant le journal papier, je vais prêter mon journal à mon entourage, sans que Le Monde Diplomatique ne touche de royalties, ni même moi pour mon travail de diffusion. Si je veux diffuser l’information sur internet, on me traitera de pirate. Pourtant, la diffusion de l’information et des idées est essentielle à la bonne information de tous, si je défends une idée, je veux qu’elle soit le plus largement diffusée bien entendu, si mon but est de vendre des mots contre de l’argent, je vends un programme de télévision. Les idées qui gagnerons seront celles qui circulent le plus rapidement, pas forcément celles qui seront les plus rentables.

Quels modèles pour une information libre ?

Si ce sont les idées qui circulent librement qui doivent triompher, alors effectivement il y a un problème avec la gratuité : la presse gratuite est dominée par des journaux financés entièrement par la publicité (que ce soit TF1 ou Metro). Les idées qui circulent le mieux seront donc des idées favorables au capitalisme, aux grandes sociétés, etc… En se repliant sur un modèle dans lequel l’information ne circule pas sans un droit de passage, on laisse se développer les informations qui circulent librement. Effectivement, pour évoquer une même information, si j’ai le choix entre un brillant article payant du Monde Diplomatique, et un article gratuit sur Figaro.fr, je ne pourrait que mettre le lien vers le second, qui, même si dans son rappel des faits sera identique, différera grandement quant à l’analyse.

Face à une information librement diffusable financée par la publicité, il est donc essentiel de trouver d’autres formes de gratuité ou du moins de libre diffusion. Les associations militantes diffusent déjà généreusement des informations gratuites, puisqu’elles ne cherchent pas à faire des profits et que, pour elles, c’est réellement la diffusion la plus grande de l’information qui importe. Le Monde Diplomatique ne peut certes pas entrer dans ce modèle à moins de changer son statut pour une association loi 1901 et pour les journalistes de devenir bénévoles. En fait, il y a déjà des éléments de gratuité au Diplo : « a plupart des articles du mensuel ne sont donc pas en accès libre sur notre site, sauf au bout d’un certain temps (six mois), pour une durée réduite (deux ans) ». Mais les articles ne sont pas tous diffusables librement. Certains journaux diffusent tous leurs articles gratuitement passé une période plus ou moins longue, mais là encore, on ne peut pas partager l’information au moment où on en aurait peut-être le plus besoin, quand elle est encore chaude.

Dans le monde militant, on trouve des solutions alternatives, comme le prix libre, associé ou non avec un prix minimum. C’est une solution qui offre un compromis entre le don, la gratuité, et le payant. Cela peut-être une piste, accompagné peut-être aussi de dons de soutien, comme le font le journal CQFD et même Le Monde Diplomatique qui est pourtant une société par actions.

Avant qu’un journalisme socialisé ne voit le jour, où les journalistes auront tout le temps d’enquêter puisque leur logement, leur nourriture, et tous leur besoins seront garantis par la société comme n’importe quel de ses membres, on peut imaginer quelques solutions innovantes dans le système actuel. Par exemple, puisque l’information a un coût et que la gratuité telle qu’elle existe pour l’instant est financée par la publicité ou par le bénévolat et les dons, on pourrait faire financer la diffusion de l’information par ceux qui veulent la partager. Concrètement, si un article du Monde Diplomatique me plaît et que je veux le partager, je paye une petite somme qui me permet de diffuser à un nombre illimité de personnes l’article pour une durée limitée (un lien valide 2 heures étant généré contre 50 centimes par exemple, la somme n’étant pas lié au nombre de visites, sauf dans le cas où il n’y aurait pas de visiteur, dans ce cas la somme ne serait pas débitée).

Conclusion

Donc, si la socialisation de toute l’économie réglerait définitivement le problème de la gratuité de l’information, on peut déjà trouver des pistes de gratuité dans la société telle qu’elle est qui ne soient pas financées par la publicité, et à défaut de gratuité, il faut au moins proposer des solutions qui permettent la diffusion des articles telle celle, payante, que j’ai imaginée, afin que l’information circule plus librement sans pour autant que les journalistes aient moins de moyens pour enquêter.

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Un commentaire pour L’information payante n’existe pas

  1. Pierre Rimbert a fait une proposition intéressante de financement de la presse, notamment par une cotisation et une mutualisation de moyens. Vous trouverez son article en accès libre sur le site du Diplo : http://www.monde-diplomatique.fr/2014/12/RIMBERT/51030

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