[Extrait] Les damnés de la terre, Frantz Fanon

Politiser les masses ce n’est pas, ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons c’est de leur faute et que si nous avançons, c’est aussi de leur faute, qu’il n’y a pas de démiurge, qu’il n’y a pas d’homme illustre et responsable de tout, mais que le démiurge c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que les mains du peuple.

Les damnés de la terre, de Frantz Fanon, est bien sûr intéressant sur bien d’autres plans que cette citation. Il parle de la décolonisation, des moyens d’y parvenir, décrit lucidement la mauvaise tournure qu’elle a prise dans de nombreux pays où la bourgeoisie locale a pris le relais de l’ancien pouvoir colonial. Sur tous ces points, le livre de Fanon nous éclaire et est utile à la compréhension de la situation de l’Afrique néo-colonisée d’aujourd’hui.

Mais la citation que j’ai choisi ne concerne pas l’Afrique ou le rapport de la France à l’Afrique, elle concerne la politisation du peuple et est applicable à tous les pays, à tous les peuples. Après cet extrait, la suite développe sur la « décentralisation » du pouvoir, l’importance que le pouvoir n’aille pas seulement de haut en bas mais qu’il y ait aussi des mouvements de bas en haut, même si Frantz Fanon ne croit apparemment pas à l’autogestion intégrale. Toujours est-il que cet extrait a du sens dans un monde ou l’on essaye de faire passer le peuple pour impuissant, où le citoyen n’a de pouvoir que pour l’abandonner lors d’une cérémonie de confiscation de pouvoir appelée élection. En effet, l’élection telle qu’elle existe aujourd’hui est un rituel correspondant à l’abandon de son pouvoir par le citoyen : le citoyen possède le pouvoir, représenté par une voix, mais ce pouvoir, il ne peut l’exercer lui-même et est obligé de le confier à un représentant qui, loin de se considérer comme le serviteur de celui qui lui a donné sa voix, se considérera comme son maître. On voit même des ministres de l’Intérieur, donc non élus mais nommés, invoquer leur position hiérarchiquement supérieure et jouer les dictateurs pour réprimander les citoyens qui refusent de leur serrer la main. Le pouvoir que chaque citoyen détient, il est donc obligé de l’abandonner, et n’a d’autre possibilité que de voter pour bonnet blanc après avoir voté pour blanc bonnet pour marquer sa désapprobation, ou alors de voter pour un bonnet plus blanc que blanc : voter pire faute de mieux.

Et le peuple, lorsqu’il tente de reprendre le pouvoir qu’on lui a confisqué, lorsqu’il lutte pour enfin retrouver la capacité d’agir sur son destin, ce peuple est appelé « preneur d’otage ». Pourquoi ? Parce que par son action, il exerce par lui-même le pouvoir, parce que ces moments sont plus réellement démocratiques : que le peuple exerce un pouvoir, c’est une prise d’otage, laissez-donc le pouvoir à la classe politique bien conseillée par la classe possédante ! Le peuple tente de se réapproprier la décision, il est obligé de faire pression pour ça. L’État a la police et l’armée, le peuple a la grève et les pavés. C’est par l’action collective que le peuple peut peser sur les décisions, et ce sont ces actions qui sont condamnées par le système médiatico-policier (pour reprendre cette association si juste entre police et médias soulignée par Mathieu Rigouste). Les médias jouent un grand rôle dans la remise du peuple dans la soumission. Ils posent des bornes à l’acceptable, et apparemment, il n’est pas acceptable que le peuple tente d’obtenir des droits (on voit les médias pourtant plus favorables aux mouvements de grèves lorsqu’ils sont télécommandés par le patronat pour faire travailler les employés du commerce le dimanche, les bornes restent bien choisies). Donc, si pour un temps le sentiment d’impuissance du peuple n’est pas suffisant à le dissuader à passer à l’action, le système médiatico-policier le dénonce comme « preneur d’otage » ou comme « violent », le peuple qui ne se sent pas impuissant est un mauvais peuple qu’il faut dénoncer devant le reste de la population.

Insuffler un sentiment d’impuissance ou, si ça ne marche pas, diaboliser, voilà les méthodes pour que le peuple reste à sa place. Face à cela, Frantz Fanon nous rappelle ce que veut dire « politiser » : rendre conscient le peuple de sa puissance. Et la phrase la plus forte pour reprendre confiance en nous vient probablement de cet ouvrier italien que j’ai déjà citée, et que Carlo Cafiero a placée en première page de son résumé du capital de Marx :

L’ouvrier a tout fait ; et l’ouvrier peut tout détruire, parce qu’il peut tout refaire.

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