L’Homme et la nature (Extrait de La Terre, Élisée Reclus)

Élisée Reclus, géographe anarchiste du XIXème siècle, est souvent considéré comme un précurseur de l’écologie. Mais sa vision du rapport entre l’activité de l’homme et la nature n’est pas une vision purement conflictuelle : s’il regrette l’exploitation inconsidérée de la terre, il reste optimiste et même admiratif quant à la capacité de la main de l’Homme à respecter et embellir son environnement par une agriculture respectueuse. Bien sûr, le texte doit être remis dans son contexte, car aujourd’hui l’agriculture respectueuse qui embellirait notre environnement est loin d’être la règle, et si l’on peut trouver de la beauté dans un paysage de campagne, mieux vaut ne pas admirer le paysage bucolique un jour d’épandage de pesticide. De l’extrait qui suit ressort certes un optimisme sur le rôle de l’activité humaine qui tranche avec notre époque, mais il ne faut pas oublier que si Reclus nous parle de ses bienfaits potentiels c’est aussi en y voyant également un potentiel destructeur. C’est donc à un équilibre entre activité humaine et nature qu’il semble nous pousser à chercher, équilibre qui ne consiste pas pour lui à simplement « respecter » la nature mais à la rendre plus belle. Voici donc le texte d’Élisée Reclus, tiré de La Terre – Description des phénomènes de la vie du globe, Tome 2, pages 747, 753 et 754, édité en 1868-1869 :

La question de savoir ce qui, dans l’œuvre de l’homme, sert à embellir ou bien contribue à dégrader la nature extérieure peut sembler futile à des esprits soi-disant positifs : elle n’en a pas moins une importance de premier ordre. Les développements de l’humanité se lient de la manière la plus intime avec la nature environnante. Une harmonie secrète s’établit entre la terre et les peuples qu’elle nourrit, et quand les sociétés imprudentes se permettent de porter la main sur ce qui fait la beauté de leur domaine, elles finissent toujours par s’en repentir […] Parmi les causes qui, dans l’histoire de l’humanité, ont déjà fait disparaître tant de civilisations successives, il faudrait compter en première ligne la brutale violence avec laquelle la plupart des nations traitent la terre nourricière […]

Les peuples placés aujourd’hui par leur civilisation à l’avant-garde de l’humanité se préoccupent en général fort peu de l’embellissement de la nature. Beaucoup plus industriels qu’artistes, ils préfèrent la force à la beauté. Ce que l’homme veut surtout, c’est adapter la terre à ses besoins et en prendre possession complète pour en exploiter les richesses immenses. Il la couvre d’un réseau de routes, de chemins de fer et de fils télégraphiques ; il fertilise les déserts et dompte les fleuves ; il triture les collines pour les étendre en alluvions sur les plaines, perce les Alpes et les Andes, unit la mer Rouge et la Méditerranée, s’apprête à mêler les eaux du Pacifique à celles de la mer des Antilles. Presque tous les hommes, acteurs et témoins de ces grandes entreprises, se laissent emporter par l’enivrement du travail et ne songent plus qu’à pétrir la terre à leur image. Et pourtant, quand l’homme a, pour son action sur la terre, un idéal plus élevé, il réussit toujours à en aménager parfaitement la surface tout en laissant au paysage sa beauté naturelle ! La nature reste belle quand l’agriculteur intelligent cesse d’élever et de forcer comme au hasard les plantes les plus diverses sur un sol dont il ne connaît pas les propriétés, quand il comprend surtout que la terre ne doit pas être violentée, et qu’il la consulte d’abord, en interroge les goûts et les préférences, avant de lui confier ses cultures. Ainsi les « Shakers » des États-Unis, pour lesquels le travail des champs est une « cérémonie d’amour, » et qui se font un devoir de chérir les arbres qu’ils élèvent, la semence qu’ils jettent dans le sillon, le ruisseau qu’ils dirigent, ont en effet réussi à transformer en de véritables paradis leurs campagnes de Mount-Lebanon, de Hancock, de Water-Vliet. En Angleterre, ce pays où les agriculteurs savent faire produire à leurs champs des récoltes si abondantes, mais où la peuple a toujours eu pour les arbres plus de respect que n’en ont les nations latines, il est peu de sites qui n’aient une certaine grâce, ou même une véritable beauté, soit à cause des grands chênes isolés étalant leurs branches au-dessus des prairies, soit à cause des massifs d’essences diverses, parsemés avec art autour des villages et des châteaux. L’art des hommes, quoi que puisse en penser certains esprits moroses, a le pouvoir d’embellir jusqu’à la nature libre, en lui donnant le charme de la perspective et de la variété, et surtout en la mettant en harmonie avec les sentiments intimes de ceux qui l’habitent.

A ce texte d’un siècle et demi répond cette interview d’un berger dans le film Mouton 2.0, La puce à l’oreille, qui défend la même idée en partant de son expérience d’éleveur :

Même si le discours est assez semblable, il est à noter que ce qu’Élisée Reclus disait sur l’agriculture, il ne l’aurait par contre certainement pas dit lui-même sur l’élevage, étant végétarien et voyant d’un mauvais œil le sort que l’on réserve aux animaux entre l’extinction des espèces sauvages due à l’Homme, « l’esclavage » animal et la consommation de viande :

De nos jours, le buffle, le lion, le rhinocéros, l’éléphant, reculent incessamment devant l’homme, et tôt ou tard ils disparaîtront à leur tour. Dans les pays fortement peuplés, tous les animaux sauvages sont détruits successivement pour être remplacés par les bêtes qui nous servent d’esclaves ou de compagnons, le bœuf, le chien, le cheval, ou qui sont simplement, comme le porc, des masses ambulantes de viande de boucherie.

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Un commentaire pour L’Homme et la nature (Extrait de La Terre, Élisée Reclus)

  1. Areu areu dit :

    Excellent. Elisée Reclus a très bien montré qu’un paysage peut être artificiel (façonné par l’homme) mais respecté. Que la nature n’était pas une entité « préservé », « sauvage », mais le résultat aussi des activités des hommes … Lesquelles peuvent être nuisibles

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