Les anarchistes et Marx

Anarchisme et marxisme furent un temps deux courants certes indépendants, mais appartenant à la même organisation : l’Association Internationale des Travailleurs (ou Ière Internationale) et qualifiés pareillement de « socialisme ». L’inimitié est cependant grande, et de longue date, entre les communistes « autoritaires », suivant la vision politique de Karl Marx, et les communistes libertaires. Mais si l’on peut comprendre l’intérêt d’un débat entre différentes pensées et pratiques dans un même camp, afin de déterminer la meilleure stratégie, le but à atteindre et les moyens d’y parvenir, j’ai la faiblesse de penser qu’il faut aussi savoir insister sur les points communs et savoir reconnaître les bonnes idées chez ceux qui nous sont finalement sans doute les plus proches. C’est dans ce sens que je vais développer ici une démonstration du regard bienveillant que beaucoup d’anarchistes ont porté et portent toujours sur les idées économiques et philosophiques de Karl Marx et Friedrich Engels.

Premièrement, le Capital fut accueilli avec enthousiasme par les anarchistes, comme une critique rigoureuse du capitalisme. Carlo Cafiero, anarchiste Italien, en proposa même, en 1879, un résumé destiné aux ouvriers afin de vulgariser cette critique du capitalisme, alors même que les anarchistes avaient déjà été exclus de l’Internationale par les autoritaires (réédité aux éditions du Chien Rouge). Un peu avant l’exclusion de l’Internationale, Bakounine écrivait un éloge du Capital de « Charles » Marx en ces termes (traduction de James Guillaume) :

Cet ouvrage aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, ( loi aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je puis m’exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et de l’exploitation systématique et cruelle que ce capital continue d’exercer sur le travail du prolétariat. L’unique défaut de cet ouvrage, parfaitement positiviste, n’en déplaise à la Liberté de Bruxelles, — positiviste dans ce sens que, fondé sur une étude approfondie des faits économiques, il n’admet pas d’autre logique que la logique des faits, — son seul tort, dis-je, c’est d’avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans un style par trop métaphysique et abstrait, ce qui a sans doute induit en erreur la Liberté de Bruxelles et ce qui en rend la lecture difficile et à peu prés inabordable pour la majeure partie des ouvriers, et ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou, s’ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et, s’ils le comprennent, ils n’en parleront jamais ; cet ouvrage n’étant autre chose qu’une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe.

Michel Bakounine, Considérations philosophiques, 1870. Œuvres Tome III, Stock, 1908

La critique de l’économie capitaliste de Marx est donc, sur l’essentiel, compatible avec l’anarchisme, et le complète utilement. Marx reste un auteur central de la critique du capitalisme, même pour les anarchistes, mais ceux-ci tombent bien sûr moins facilement dans le piège de « l’évangélisation » de la parole marxienne que les marxistes. Les libertaires ont plutôt tendance à tomber dans l’excès inverse de rejet ou de mépris de Marx, bien que nombre d’entre eux, aujourd’hui encore, reconnaissent l’intérêt de l’apport de Marx, l’exemple le plus évident étant bien sûr Daniel Guérin, pour citer un anarchiste célèbre, ou Alternative Libertaire pour citer une organisation (qui n’est pas la seule, citons dans les organisations disparues, l’O.R.A., dont j’avais publié une brochure sur le matérialisme historique, ou ce texte de Wayne Price intitulé « Marx’s economics for anarchists« ).

L’économie n’est pas le seul domaine dans lequel Marx et Engels ont des choses à apporter aux anarchistes, leur philosophie matérialiste est également de grand intérêt, qu’on adopte ou non leur version de la dialectique (le matérialisme de Bakounine n’était pas dialectique), ainsi que le matérialisme historique (je vous renvoie à nouveau à la brochure de l’O.R.A. sur le matérialisme historique).

S’il y a bien sûr des désaccords avec la pensée de Marx, y compris au niveau économique, il ne faut pas négliger la puissance et la rigueur de ses analyses. Finalement, l’opposition fondamentale se situe plutôt au niveau politique et organisationnel que philosophique ou économique.

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