La recette pour cuisiner dans les marmites de l’Histoire

J’avais, il y a quelque temps, cité un extrait de l’Histoire des philosophies matérialistes de Pascal Charbonnat pour discuter de la pertinence de l’anticipation de la forme que devrait prendre une société à venir. On se souvient bien sûr de la position de Marx sur le sujet, à savoir qu’on « ne cuisine pas dans les marmites de l’Histoire ». Si l’on relit la brochure d’Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique, ce point de vue semble le même avec toutefois une ouverture : il ne s’agirait certes pas, pour lui, « d’inventer » la société communiste à venir, mais de « découvrir » comment elle fonctionnera, en accord avec l’idée de socialisme « scientifique » et avec son matérialisme (« Cela signifie, en même temps, que les moyens d’éliminer les anomalies découvertes existent forcément, eux aussi, à l’état plus ou moins développé, dans les rapports de production modifiés. Il faut donc non pas, disons, inventer ces moyens dans sa tête, mais les découvrir à l’aide de son cerveau dans les faits matériels de production qui sont là »).

Faut-il donc laisser les conditions matérielles définir la société future sans chercher à penser la société à venir, ce qui serait vain puisque ce n’est pas de la pensée que naît les conditions matérielles, mais l’inverse ? Ou faut-il abandonner ce matérialisme dualiste, qui continue de séparer matière et pensée, pour un matérialisme moniste dans lequel la pensée aurait un rôle à jouer comme partie intégrante de la matière. En plus clair, est-ce que penser la société à venir dès maintenant nous aidera à ce qu’elle advienne dans les meilleures conditions possibles ?

C’est à cette question que répond Kropotkine, anarchiste matérialiste, dans le 9ème chapitre de La science moderne et l’Anarchie, et, pour lui, il y a bien nécessité à penser dès maintenant la société future. Laissons lui la parole.

Aucune lutte ne peut avoir de succès, si elle reste inconsciente, si elle ne se rend pas un compte concret, réel de son but. Aucune destruction de ce qui existe n’est possible, sans que, déjà pendant la période de destruction et des luttes menant à la destruction, on ne se représente mentalement ce qui va prendre la place de ce que l’on veut détruire. On ne peut même pas faire une critique théorique de ce qui existe, sans se dessiner déjà dans l’esprit une image plus ou moins nette de ce que l’on voudrait voir, en lieu et place de ce qui existe. Consciemment ou inconsciemment, l’idéal la conception du mieux-être se dessine toujours dans l’esprit de quiconque fait la critique des institutions existantes.

C’est d’autant plus le cas pour l’homme d’action. Dire aux hommes : « Détruisons d’abord le capitalisme, ou bien l’autocratie : et nous verrons après ce que nous allons mettre à leur place », c’est tout bonnement se tromper soi-même et tromper les autres. Mais jamais on ne crée une force par la tromperie. En effet, celui-là même qui tient un pareil langage a néanmoins une conception quelconque sur ce qu’il voudrait voir à la place de ce qu’il attaque. Ainsi, en travaillant à démolir l’autocratie, en Russie, les uns se dessinent dans un prochain avenir une constitution à l’anglaise ou à l’allemande. D’autres rêvent une république, soumise peut-être à la dictature puissante se leur cercle, ou bien encore une république-monarchie, comme en France, ou une république fédérative, comme aux États-Unis. D’autres, enfin, pensent déjà à une limitation encore plus grande du pouvoir de l’État : à une plus grande liberté des villes, des communes, des unions ouvrières et de toute sorte de groupes unis entre eux par des liens fédéraux.

Et quiconque attaque le Capitalisme a toujours une idée quelconque, définie ou vague seulement, de ce qu’il voudrait voir à la place du Capitalisme bourgeois actuel : le Capitalisme d’État, ou bien une sorte quelconque de Communisme d’État, ou bien, enfin, une fédération d’associations plus ou moins communistes pour la production, l’échange, la consommation de ce qu’elles obtiennent du sol, ou de ce qu’elles fabriquent.

Chaque parti a ainsi sa conception de l’avenir. Il a son idéal qui lui sert pour juger tous les faits se produisant dans la vie politique et économique des nations, ainsi que pour trouver les moyens d’action qui lui sont propres et qui lui permettront de mieux marcher vers son but.

Il est donc naturel que l’Anarchie, quoique née des luttes du jour, ait travaillé aussi à élaborer son idéal, et cet idéal, ce but, ces visées séparèrent bientôt les anarchistes, dans leurs moyens d’action, de tous les partis politiques, ainsi que, en grande partie, des partis socialistes qui ont cru pouvoir maintenir l’ancien idéal romain et canonique de l’État, pour le transporter dans la société future de leurs rêves.

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