Dégrisons Frédéric Lordon (critique d’Imperium)

imperiumFrédéric Lordon est l’objet de vives critiques de la part de la gauche internationaliste et des libertaires pour ses prises de position sur la sortie de l’euro, sa défense de la souveraineté populaire et de l’échelle nationale qu’il voit comme étant la meilleure pour défendre cette souveraineté. Dans Imperium, il se propose de développer les bases théoriques abstraites qui fondent ces positions politiques en s’aidant, comme à son habitude, de la philosophie spinoziste. Ma critique ne portera pas sur la bonne ou mauvaise utilisation de Spinoza, étant totalement ignorant en la matière, mais la matière, justement, ne manque pas, dans cet ouvrage, pour alimenter les critiques.

Première remarque sur ce livre, la démarche n’est pas inintéressante de se poser de grandes questions générales, comme celle du fondement de l’État, que se pose ici F. Lordon, même s’il en conclut l’inévitabilité de l’État, idée que l’on discutera plus loin. En effet, la pensée dominante n’aime pas ces grandes questions, dont le simple énoncé met en doute la légitimité de l’ordre établi, et les philosophes ou autres intellectuels médiatiques préfèrent généralement des questions qui restent dans le cadre plutôt que des questions à propos du cadre : si Rousseau se demandait quels étaient les fondements des inégalités, on se demande aujourd’hui uniquement comment les réduire ou les rendre acceptables, comment les gérer.

Que F. Lordon pose des questions générales, sur les « corps » ou l’État est donc, à mon avis, un point a priori positif. Mais cette généralité de la question va, chez notre économiste spinoziste, avec un niveau d’abstraction qui le pousse à dématérialiser toutes les institutions concrètes qu’il touche. Il ne nous parlera donc pas de classes sociales en lutte, mais de l’imperium, « ce droit que définit la puissance de la multitude », d’après Spinoza, où la multitude n’est pas un prolétariat révolté mais un simple « opérateur abstrait […] en aucun cas un sujet empirique de l’histoire ».

C’est par le biais d’abstractions radicales qu’il tire de la réalité concrète de la domination étatique, instrument de domination d’une classe sur les autres, une sorte d’essence d’État dématérialisée, qu’il appelle « État général ». Par la magie de l’abstraction, tout devient État, puisque l’État général est l’essence de tout groupement humain. Faute de pouvoir prouver que l’État est une nécessité éternelle, puisqu’il est en réalité une forme historique qui n’a pas toujours existé et qui n’existera donc certainement pas toujours, F. Lordon s’attaque aux frontières conceptuelles et par un flou artistique, se permet de nommer tout ce qu’il veut « État » (général).

La question de l’État va toutefois, chez F. Lordon, avec celle, non sans intérêt, de la « capture ». Si l’imperium est un principe d’immanence du pouvoir venant de cette « multitude » dont nous parlions plus haut, il est systématiquement confisqué par un « captateur » qui va exercer le pouvoir au nom de cette multitude. Cette question de la capture est centrale pour toute réflexion sur l’émancipation, et sa formulation dans ce livre nourrit la réflexion.

Si les désaccords ne manquaient déjà pas, là où on ne suit plus du tout l’auteur, c’est dans sa volonté de « dégriser » les libertaires. Outre la condescendance face à cette pensée vue par beaucoup comme une éternelle adolescente, il aurait fallu qu’il se documente un peu (beaucoup) plus solidement pour dégriser ces militants anarchistes. La bibliographie, riche par ailleurs (il fonde par exemple sa courte critique du seul Alain Badiou sur neuf livres de l’auteur) ne comporte que quatre livres à proprement parler anarchistes (sans compter les cinq livres d’anthropologie), bons mais basiques. On peut penser qu’une fois dégrisé, F. Lordon avouera qu’il ne s’est servi de l’anarchisme que comme d’un contradicteur de paille pour présenter ses propres vues, sans avoir cherché à réellement l’étudier (ce qui aurait d’ailleurs demandé non seulement de lire plus de livres d’auteurs libertaires, mais aussi de lire des textes et des statuts d’organisations anarchistes).

Les quelques pistes que F. Lordon présente dans sa conclusion pour contrecarrer le phénomène de capture (mandat impératif, révocabilité des élus, décisions à l’échelle la plus locale possible) semblent paradoxalement être empruntées aux anarchistes qu’il disait précédemment vouloir dégriser. Une différence de taille est qu’il préconise d’appliquer ces solutions dans un « corps » national. Sur ce point, il est à noter que sa définition du corps comme nécessairement « poreux », interagissant avec l’extérieur et dont l’essence réside plus dans sa structure, évolutive, que dans les éléments qui le composent, le sépare nettement de la nation fantasmée et immuable de l’extrême droite nationaliste.

F. Lordon affirme par ailleurs qu’il n’existe pas de définition positive de l’internationalisme. Il est peut-être vrai que l’idée n’est pas toujours bien définie, poussant certains (LO pour ne pas les citer) à opposer nettement internationalisme et protectionnisme, mais à voir dans le libre-échange capitaliste la première étape vers l’internationalisme communiste. Pour moi, les choses me semblent claires sur ce point : libre-échange comme protectionnisme sont des principes de concurrence entre les pays, entre les entreprises et entre les salariés, seules les modalités de cette concurrence changent. L’internationalisme, à l’inverse, est un principe d’entraide, un processus de développement de cette solidarité plus qu’une structure définie à l’avance. Mais si M. Lordon cherche une définition positive, il lira avec intérêt la proposition d’AL pour une « autonomie productive » s’opposant tout aussi bien au libre-échange qu’au protectionnisme.

Mes notes regorgent de critiques contre Imperium, que je ne peux pas toutes développer ici. Pour conclure, même si je savais d’avance que je ne serais pas d’accord avec la plupart des idées développées dans ce livre, j’aurais aimé que les critiques contre les idées libertaires soient mieux fondées. S’attaquer à la question de l’État aurait également nécessité une recherche plus poussée en anthropologie afin de savoir ce qu’est une société sans État, et F. Lordon aurait mieux fait de chercher dans la littérature anthropologique l’origine de l’État plutôt que d’y piocher les indices d’une supposée naïveté des libertaires, sensés croire, d’après lui, en un homme bon par nature. Je vous quitte en proposant à M. Lordon de compléter (et même doubler !) sa bibliographie anarchiste par quatre livres supplémentaires qui lui permettront, à défaut de le convaincre, de réviser ses critiques :

[Edit : des critiques intéressantes ont été publiées par Renaud Garcia (CQFD), par Jérôme Baschet (Ballast), par Philippe Corcuff (sur rue89) , par Benoît (AL Montpellier, critique plus générale des positions de Frédéric Lordon incluant une critique d’Imperium) et par René Berthier (Le Monde Libertaire n°1778 du 15 avril au 15 mai 2016, dont un extrait est publié en ligne)]

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8 commentaires pour Dégrisons Frédéric Lordon (critique d’Imperium)

  1. Jo Randal dit :

    Très intéressant, lire aussi la recension de Renaud Garcia dans le dernier CQFD
    http://cqfd-journal.org/Lordon-s-Calling

  2. Pierre-Alexandre dit :

    Reste que F. Lordon met le doigt sur un fait un peu trop facilement oublié par la gauche radicale : le sens de l’appartenance, et l’allégence à un groupe social, à notre époque, la Nation, qui est un peu trop facilement minoré.
    Développer des solidarités comme le préconise AL est bel et bon, mais pour une grande part de la population moins éduquée (mais pas moins intelligente, cela n’a rien à voir), où le sentiment d’appartenance local, aux ancêtres est plus forte, ce genre de projection internationaliste est complètement baroque.
    Ce sera un processus long, sur plusieurs générations.
    En attendant, il faut partir de ce qu’on a, sans quoi, on continuera à rester minoritaire et perdant de l’histoire.

    • Merci pour votre commentaire. Je pense qu’il y a un faux dilemme à vouloir penser le changement en se contentant du résultat ou en se contentant du départ. Comme je le dis dans mon billet, je considère bien l’internationalisme comme un processus (« L’internationalisme, à l’inverse, est un principe d’entraide, un processus de développement de cette solidarité plus qu’une structure définie à l’avance. »), c’est la construction de nouveaux rapports à l’échelle locale et mondiale. Pour parler plus concrètement, la Révolution Française est certes partie de la réalité d’alors pour arriver au monde actuel, mais justement il faut bien comprendre qu’elle en est « partie », elle ne s’est pas réfugiée dedans. La réalité de l’Ancien Régime, c’était une France divisée en provinces, avec des frontières internes. C’est la Révolution qui a inventé la Nation telle qu’elle existe aujourd’hui : la Révolution a été nécessaire à cette évolution et a grandement accéléré les choses mais le processus n’a réellement abouti qu’au XXè siècle si l’on veut.

      Peut-être que ces projections sont « baroques » ; comme je l’ai dit dans mon billet et rappelé ici, l’internationalisme est avant tout un processus, mais il me fallait aussi répondre à l’objection d’un manque de définition d’une société internationaliste, quitte à ce qu’on abandonne ce reproche pour le changer en critique de l’utopisme de cette définition. Mais je ne suis pas de ceux qui critiquent les utopies, et je préfère de loin cuisiner dans les marmites de l’histoire, pour voir les possibilités que nous offrent l’avenir, que de tomber dans la sociodicée, le discours consistant à dire « puisque c’est comme ça aujourd’hui, c’est que c’est comme ça que ça doit être », niant toute idée d’évolution historique. Je tiens juste à vous faire remarquer que les peuples qui ont un sentiment d’appartenance locale et un culte des ancêtres ne connaissent pas plus la nation que l’internationalisme. Une nation peut tout à fait entamer un processus de « nationalisation » sur ces populations, mais rien n’empêche donc non plus qu’ils soient inclus dans un processus d’internationalisation s’ils le veulent.

      Le sentiment d’appartenance national existe plus ou moins, oui, c’est effectivement un long processus qui l’a construit et ce sera aussi un processus qui permettra de le dépasser le plus complètement possible. Je ne pense pas que le repli national soit la voie la plus courte pour cela (et je pense que le libéralisme à l’inverse fait monter le désir de repli national, donc que ce n’est pas non plus la voie, c’est pour cela que je prône l’internationalisme comme processus de développement des solidarités locales et internationales et que je pense que AL à raison de s’opposer à la fois au libre-échange et au protectionnisme).

      Donc, en résumé, partir de ce qu’on a, je suis tout à fait d’accord : c’est-à-dire ne pas y rester, en partir dès que possible et définir une bonne direction vers où partir !

  3. Resistoyen dit :

    Je n’ai vu que des interviews de lui sur le sujet en attendant de me procurer le livre mais merci pour cette critique. J’ai eu la même sensation concernant la question de l’Etat. C’est tout simplement ridicule. De la philosophie de comptoir. On en revient à la « critique hégélienne de hegel » de Marx, pourtant l’un des maitres à penser de Lordon. Lordon fait à mon sens de la philosophie rétrograde où le concept n’est pas défini par son usage mais par l’imaginaire du philosophe alors même qu’est sorti l’excellent « Making it Explicit » de Bramdom.. Quel culot de contredire Clastres par une philosophie de bas étage ! Lordon fait des pirouettes à son gré pour se donner raison, faisant une critique de l’horizontalité alors qu’il n’y comprend rien et parlant de verticalité comme de tout ce qui est extérieur ce qui n’a là encore aucun sens. Même la notion de consentement lui échappe, comme à Rawls d’ailleurs. A quand une philosophie capable d’appréhender les véritables enjeux du siècle à venir et de compléter réellement les travaux de leurs prédécesseurs ? A quand, pour citer Marx, une philosophie qui ne sera pas au savoir réel ce que l’onanisme est au sexe ?

    • Merci pour votre commentaire. Je ne peux que vous encourager à lire le livre de Frédéric Lordon pour vous faire votre propre opinion. J’avoue que j’avais un a priori négatif avant même de lire ce livre, ayant entendu ce qu’il disait sur le thème abordé dans Imperium dans plusieurs de ses conférences. Mais si je pensais être en désaccord avant même de le lire, j’ai été surpris en le lisant, non pas parce que j’aurais été convaincu, mais parce que le propos du livre n’était pas sur le même plan que ce que j’avais imaginé. Il n’en reste pas moins que j’ai de très nombreux désaccords avec les propos de ce livre. Mais ayant lu le livre, je suis moins sévère que vous car si ma critique est peut-être sévère (à juste titre selon moi), Imperium a quelques qualités que j’évoque dans ma critique : je trouve important le simple fait de se poser la question du fondement de l’État, quelque soit la réponse qu’on y apporte ensuite, et la question de la « capture » est essentielle, qu’on la pose comme Lordon le fait (de façon peut-être trop abstraite) ou autrement. Et puis s’il y a tant matière a critiquer son livre, c’est quand même qu’il y a matière à penser, qu’on soit d’accord avec lui ou en total désaccord sur la méthode et sur le fond. Après, je ne sais pas si c’est de la philosophie de bas étage ou pas, je ne suis moi-même pas philosophe donc je laisse à nos amis de la sagesse le soin de juger (peut-être que « l’effet de transcendance » évoqué dans le livre aurait effectivement sa place dans un bêtisier de la philosophie pour son étrange caractère d’immanence transcendante [edit : apparemment cet oxymore serait tiré de Spinoza himself, mais cela ne suffit pas a me convaincre de sa pertinence], mais je ne pense pas que tout le livre mérite une pure moquerie, c’est pour ça que j’ai tenté de me donner la peine de brièvement le réfuter).

      • Resistoyen dit :

        Je compte bien me le procurer, je suis actuellement en déplacement mais je l’aurais bientôt et pourrait partager sur davantage de concret.
        La question du fondement de l’Etat que vous mentionnez recouvre deux aspects totalement différenciés: D’un côté, la reconnaissance juridique d’un peuple déterminé avec des frontières déterminées vis à vis de ces voisins et, de l’autre, la coercition d’un petit groupe sur le reste de la collectivité, soit le côté hétérogestion/système pyramidal.
        Il faut bien différencier ces deux aspects puisque leurs fondements sont tout à fait différenciés eux aussi. Je ne donnerais pas ici la réponse sur le fondement du système pyramidal, ou le fondement de l’Etat, car elle n’a pas été donnée jusqu’à présent (considérant que le déterminisme économique de Marx a été suffisamment bien remit en cause, notamment par Clastres, et que l’on ne veuille pas y substituer un déterminisme démographique caricatural). Je m’abstiendrais donc de développer ce sujet ici puisque j’y travaille moi même dans un livre. Ce que je peux dire, par contre, est que Lordon ne comprend rien à la gestion de la collectivité, comme d’ailleurs la plupart des pseudos penseurs politiques de notre temps. Ils font tous la même erreur: ne pas s’intéresser à la question de l’intelligence collective et de la synergie et n’opérer strictement aucune expérimentation de terrain. Comme le dit Freire, « la pensée et l’acte forment deux pôles complémentaires qu’il ne faut pas séparer ». C’est pour cette raison que les débuts de solutions de gestion collectives progressistes et qui marchent et résolvent les problèmes de répartition des richesse et de « crise de la démocratie » ne viennent pas de ces « grosses têtes », mais de la multitude d’expériences de gestion réelle comme en Amérique Latine, des zapatistes à la Bolivie, voire carrément du management collaboratif ou du monde open source.
        Ce que je reproche à Lordon, ce n’est pas de refaire les mêmes erreurs que les autres, car après tout même le grand Rawls tout en donnant des pistes solides les fait découler de postulat erronés. Non, ça j’aurais pu l’excuser. Ce que je lui reproche c’est d’oser critiquer l’horizontalité alors qu’il n’y comprend foutrement rien du tout et qui plus est en l’amalgamant à l’anarchie qu’il comprend bien peu aussi en passant. Quant à la transcendance, effectivement, c’est tout à fait ridicule. Une simplification infantile de phénomènes systémiques et humains plus complexes. Mais là encore, j’attendrais de lire le livre pour en faire un retour plus approfondi. Je salue toutefois l’effort que vous avez fourni pour rédiger cet article et vous soulevez des points qui me semble important.

  4. Controverse amicale très intéressante entre Olivier Besancenot et Frédéric Lordon sur l’internationalisme : http://www.hors-serie.net/Speciale/2017-04-13/Quel-Internationalisme–id227

  5. Un autre débat, cette fois-ci entre Ruffin et Besancenot, qui traite du protectionnisme et du libre-échange en abordant quelques problématiques discutées dans le billet (O. Besancenot : « Pourquoi s’entêter à accepter cette fausse alternative : soit libre-échange, soit protectionnisme. Pourquoi accepter cette alternative que nous tendent les possédants. ») https://www.radioparleur.net/single-post/2017/10/04/Le-protectionisme-est-il-une-solution-Ecoutez-le-d%C3%A9bat-Rufin-Besancenot-en-int%C3%A9gralit%C3%A9

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