La justice, Charlotte Wilson

La justice

Charlotte Wilson, The Anarchist, Volume 1, Number 5, July 1885

Sur le sommet venteux d’une colline du Surrey1, dominant de tous côtés un des plus charmants paysages anglais, se trouve une butte désolée, où selon la tradition locale vengeresse, les os des malfaiteurs exécutés étaient brûlés, formant un tas séparé du tout proche gibet. Mais là où ce gibet se dressait, où une cruelle dent de fer dépasse toujours de son ancien support de pierre, le sentiment plus doux d’une époque plus tardive a érigé un obélisque avec l’inscription, In tenebris lux ; in luce spes2. Un juste emblème du changement qui est lentement en train de gagner l’attitude de la société envers les plus misérables de ses membres. Pour eux, vraiment, s’est levée une lumière dans les ténèbres, et dans la lumière, il y a l’espoir.

Autrefois, toute la compassion des hommes était réservée à la victime du mal. Maintenant que l’influence des conditions, physiques et sociales, dans la détermination du caractère et des actes, et les limites que ces conditions imposent à la responsabilité individuelle, sont mieux comprises, nous accordons une pitié au moins égale à l’auteur du mal. Et avec la pitié vient la sympathie qui nous enseigne combien nous sommes, chacun de nous, proches du criminel. Les circonstances ont peut-être développé notre nature dans une direction différente et, on l’espère, plus sociale, ou nous avons hérité d’une plus forte volonté, d’une plus grande intelligence, d’une meilleure condition physique, ou plus probablement, un destin plus heureux nous a affranchis des difficultés et des tentations qui l’ont détourné du droit chemin. Mais derrière toute différence d’apparence extérieure, la similarité de nature subsiste toujours et le sentiment de fraternité reste plus profond que le sentiment de divergence et de répulsion. La moralité actuelle de pure forme et la respectabilité nous ont encouragés à réprimer ce sentiment naturel, mais alors que l’homme se développe de façon plus réellement sociale, cette façon de voir se fraye un chemin, et suggère la réflexion : si mon frère ou mon plus cher ami avait été dépassé par une telle faute, les meilleures impulsions de ma nature me pousseraient à me demander : « Comment m’occuper de ce problème ? Pourrais-je honnêtement et du fond de mon cœur approuver de me reposer sur la servitude pénale ou l’emprisonnement comme meilleur moyen possible de le récupérer ? Cette sorte de punition arbitraire est-elle la souffrance qui ravive et avertit, le genre de douleur que la nature inflige à ce qui n’est pas adapté à ses conditions ? Est-ce, en un mot, le résultat naturel et inévitable des qualités asociales de mon ami et est-ce peut-être pour les éprouver et développer celles qui conviennent le mieux à la vie sociale ? Vous ne souhaiteriez pas lui épargner, même si vous le pouviez, les conséquences naturelles de sa faute. Le dégoût, l’évitement, la perte de confiance de ses camarades, ses propres reproches à lui-même et ses remords. Il doit apprendre par l’expérience que blesser volontairement les autres est incompatible avec son bonheur personnel, quand les hommes vivent en société. Mais pensez-vous qu’il apprendra jamais cela en prison ? Il apprendra plus probablement à haïr ses prochains et ne sortira que pour se venger du mal qu’ils lui ont fait. Ils se sont vengés de lui, et maintenant vient son tour. Ainsi nous obtenons une « classe criminelle » sans autre occupation que de prendre pour cible et de blesser ses voisins.

 Le dix-neuvième siècle est redevable à Victor Hugo de l’expression puissante et pathétique qu’il a donnée à ce sentiment montant de sympathie humaine pour les parias de notre civilisation. Les juristes et les critiques s’en moqueront peut-être comme d’une vaine sentimentalité s’ils le veulent, mais quiconque a lu l’histoire de Jean Valjean, ou Le dernier jour d’un condamné3, ne peut pas rester indifférent aux crimes commis par la société contre les criminels au nom sacré de l’Équité.

« La vengeance, » a dit Lord Bacon4, « est une sorte de justice sauvage. » Ce sera notre objectif dans de futurs numéros de montrer, au contraire de tous les démentis officiels et des déclarations de bons sentiments moraux, que la justice telle qu’elle est actuellement administrée n’est rien de mieux qu’une forme moralisatrice et hypocrite de vengeance.

Traduit par Au Prochain Chapitre en juin 2015

(traduction revue en octobre 2015)

1Comté du sud-est de l’Angleterre.

2Dans les ténèbres, la lumière ; dans la lumière, l’espoir.

3Victor Hugo (1802-1885), Les misérables, 1862, Le dernier jour d’un condamné, 1829.

4Francis Bacon (1561-1626), philosophe anglais.

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