La Paix Mondiale, Max Nettlau

La Paix Mondiale

et les conditions de sa réalisation1

Texte tiré de La brochure mensuelle numéro 102, juin 1931.

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Un des rares humanitaristes libertaires de ce temps, le jeune Roumain Eugen Relgis (sur lequel les lecteurs peuvent se renseigner dans la Revista Blanca du 15 juillet 1928), poursuivant son œuvre déjà vaste, vient de publier un petit livre L’Internationale Pacifiste (Paris, André Delpeuch, 1929, 151 p.) et il a pris l’initiative d’une enquête internationale qui paraîtra en volume, traduit en plusieurs langues, sur ces questions :

« 2 Pour coordonner les aspirations pacifistes, qui ont revêtu dans certains pays une forme active, alors qu’elles se trouvent à l’état latent dans d’autres pays, est-il nécessaire de fonder une Internationale Pacifiste, considérée comme une fédération suprême, a-politique, de tous les groupements qui luttent pour la paix ?

« 3 Comment concevez-vous cette Internationale Pacifiste ? Dans quels cadres peut-on la situer en rapport avec d’autres organisations sociales ? A-t-elle besoin d’une conception humanitariste intégrale ou seulement d’une idée de paix, d’un sentiment de communion, etc. ?»

On lira donc sous peu les 160 et quelques réponses déjà reçues, parmi lesquelles une écrite par moi lorsque, à Barcelone, j’étais absorbé par mon travail historique et ne pouvais pas lire le livre de Relgis ni d’autres publications spéciales. Mais le sujet de la paix ne m’a jamais été indifférent et ces questions m’ont vivement poussé à réfléchir un peu sur le caractère et les qualités d’une vraie œuvre de paix dont je reconnais l’importance suprême, et sur le minimum de ce qu’il faudrait pour la conduire en bonne voie de réalisation. Je voudrais d’abord résumer mes conceptions sur ces sujets ; ensuite je discuterai les idées de Relgis et d’autres à ce propos.

Qu’est-ce, en somme que cette Paix que çà et là des sociétés spéciales, dites « pacifistes » – épithète qui a acquis un sous-entendu péjoratif de moquerie ou d’ironie, – se donnent pour mission de cultiver et de diffuser, cette Paix qui figure encore comme pièce de résistance décorative de rigueur dans les discours des politiciens (quand ils ne sont pas occupés à chanter les gloires de la guerre), dans les sermons des prédicateurs (quand ils ne prient pas leur bon Dieu de bénir les armes de la patrie), dans les articles de fond de tous les journaux, à côté des insinuations insidieuses qui préparent la guerre et jusqu’à l’heure des revirements brusques, quand tous font l’éloge de la guerre et que parler de Paix devient une trahison ? Les peuples ne sont pour rien dans tout ce manège ; ils sont censés se réjouir de la paix que les politiciens leur procurent, et on attend également d’eux qu’ils se ruent à la guerre d’un moment à l’autre, quand le clairon sonnera et que les forces supérieures, maîtres de leur destinée, auront décidé de faire la guerre. Depuis ses premières agglomérations en hordes sauvages, aux temps préhistoriques, l’humanité est ainsi ballotée entre la guerre et la paix, soutenue dans les souffrances des guerres par l’espoir de la paix, et passant ce temps de paix si désiré dans l’attente fataliste de la guerre prochaine, préparée de jour en jour par l’apprentissage militaire, les armements, un militarisme resplendissant qui, de temps en temps, n’y tient plus et pousse à la guerre. Cette pauvre paix que tous professent d’aimer et de respecter si profondément, est donc une vraie loque, qu’on affirme toujours menacée, précaire, chancelante, sûre d’être sacrifiée tôt ou tard, et sa défense sérieuse, le plus grand des crimes une fois que les dominateurs ont proclamé la guerre, est mal vue aussi, auparavant, puisque les sentiments pacifistes généraux pourraient faire tort à cette chère guerre qu’on prétend faire précisément pour conquérir la paix, et ainsi de suite.

Nous pouvons donc constater qu’une vraie paix sincère, solide et durable, n’a encore jamais existé, fait qui découle inévitablement de l’existence, à travers tous les âges, de quantités d’organismes indépendants, irresponsables et rivalisants, hostiles entre eux, toujours à l’affût comme le serait une horde de loups, de se ruer sur celui qui s’affaiblit, qui trébuche, qui est trop confiant pour le dévorer, se l’incorporer ou en faire un satellite. S’il y a des coalitions, des fédérations, il y a des contre-alliances pour les entraver. S’il y a un équilibre temporaire, les armements et les convoitises augmentent de chaque côté jusqu’à créer un état de tension insupportable et alors quelque erreur, faute, malveillance, accident suffit pour déclencher la guerre subitement. Nous venons de traverser tous ces états avant, durant et après la guerre mondiale, mais déjà la situation s’embrouille à nouveau, des nuages s’amoncellent et il se passe une foule de choses, inscrutables à l’heure qu’il est et dont on ne sait pas si elles sont une répercussion de la dernière guerre ou un présage, un prélude même de la prochaine guerre : seuls les historiens futurs démêleront ces faits, comme ils nous montrent, maintenant qu’il est trop tard, les premières origines de la guerre mondiale.

Et pourtant tout le monde sait que la guerre est une action purement destructive et cela à un degré toujours croissant, que ses préparatifs sont un effort improductif et suprêmement dispendieux, et que tout le travail qui fait vivre l’humanité, qui lui permet de développer son intelligence, ses facultés morales, son sens esthétique, sa vie sociale, tout son bonheur et sa civilisation enfin, est exclusivement une œuvre de la paix, de forces productives fonctionnant dans des conditions normales, comme il est essentiel à tout travail utile et bien fait. La Paix n’est donc autre chose que l’existence et la continuation assurées de ces conditions normales – et il est déplorable que l’humanité n’ait donc pas encore réussi à assurer solidement ce minimum de conditions normales de vie. D’autant moins encore peut-elle jouir de conditions favorables, de celles qui existeront, croyons-nous, après l’abolition du monopole et de l’exploitation, la disparition de l’autorité et de l’oppression, de la vie intellectuelle faussée par l’ignorance, les préjugés et le manque d’une éducation intégrale.

L’insuccès donc, des espérances socialistes et anarchistes, malgré un siècle de très grands efforts est, à mon opinion, intimement liée à l’absence de ce minimum de conditions normales – d’une paix véritablement établie, – ce qui a empêché même le commencement de conditions favorables. La cause de la Paix est inséparable des possibilités les plus élémentaires de justice et des progrès sociaux, de réalisations socialistes et libertaires futures quelconques.

Dès que l’on s’élève au-dessus d’une mentalité primitive de résignation et de brutalité qui, en dehors de la sphère la plus intime, ne connaît que forts et faibles, individus qu’on écrase ou devant lesquels on s’aplatit, on arrive à l’expansion de la sphère primaire d’une solidarité coutumière, à la conception de la SOCIALITÉ et de l’interdépendance des efforts humains, à la compréhension donc de la nécessité de la communauté de vie des humains dans la jouissance d’une sécurité normale et durable : c’est seulement dans de telles conditions que la civilisation a pu s’implanter et se développer. Les qualités combatives, destructrices, dominatrices, la force et la ruse, résultat des guerres, ne servent qu’à user et abuser de ce que la paix a produit jusqu’au point de créer la détresse, les privations et provoquer de nouvelles guerres. Le meilleur guerrier et les plus puissants outils de guerre sont des non-valeurs productives, de la ferraille inutile en temps de paix.

Tout progrès a besoin de conditions normales, sinon favorables, que la guerre toujours menaçante refuse sans cesse à la vie sociale des hommes. Comparez la stagnation et l’effacement de la science, prenant déjà son premier vol libre dans l’antiquité, durant les siècles de la dictature religieuse sur les esprits, alors que le chercheur indépendant était considéré comme un hérétique, un sorcier destiné au bûcher, et forcer par là à se terrer, à s’isoler, se priver de la coopération de ses pairs et se perdant dans ce milieu hostile, le plus souvent dans des spéculations nuageuses, – comparez ces siècles d’obscurantisme qui ont vu avec indifférence brûler Servet, Bruno, Vanini, aux deux à trois derniers siècles, alors que, graduellement et péniblement, la science put s’épanouir – par la critique indépendante, l’expérimentation libre, les interrelations de l’enseignement – sans de trop grandes entraves ; et aussi grâce à l’outillage que la science appliquée, la technique ont pu lui fournir. Ses ennemis n’ont pas désarmé, sans doute, mais ils sont tenus en échec et se voient réduits à faire appel à des passions toujours plus basses, ce qui démontre leur déconfiture.

Des développements pareils se sont produits durant ces derniers siècles dans la vie privée des hommes, exposés auparavant, s’ils n’étaient pas des privilégiés brutaux, à subir violences, humiliations, spoliations sans fin de la part de ceux qu’ils nourrissaient et maintenaient dans une vie de luxe. Quelles que soient les horreurs du capitalisme moderne, il existe – ou il existait avant l’époque sous-normale que nous traversons maintenant – un minimum de vie privée respectée, de sécurité personnelle, quelque chose au moins qui différenciait le dix-neuvième siècle des temps du féodalisme et de l’absolutisme. Cela a rendu possible, depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle un développement intellectuel et moral des populations, qui surpasse celui des milliers d’années précédents. Dans de telles conditions, pour peu favorables qu’elles fussent, des idées et des espérances sociales ont pu se répandre, et ce qui fut toujours le rêve de quelques isolés ou la dernière ressource de quelques révoltés désespérés, est devenu, s’exprimant en de nombreuse nuances, – ce qui aide à sa vitalité – la pensée collective d’innombrables masses d’hommes et cette pensée sera transformée un de ces jours en volonté collective.

Bref, tout développement exige avant tout la libération d’influences obstructrices et malsaines, et l’humanité, plongée dans les guerres, n’a donc pas encore pu arriver à un développement qu’on appellerai normal. Elle est même constamment empoisonnée par ceux qui préconisent les vertus guerrières, les bienfaits des guerres, les ambitions belliqueuses, la suprématie des forts, l’élimination des faibles, l’ennoblissement des races dominantes. Ces apologistes du pire ennemi de l’humanité, en vérité professeurs aux universités du crime, renforcent par leur attitude le règne du monopole, de l’inégalité, des rivalités impitoyables en temps de paix, c’est-à-dire qu’ils font leur possible pour façonner la vie civile sur le modèle de la guerre, pour en faire une mêlée, une suite d’embuscades, d’assauts continuels. La cruauté de la vie sociale ne découle pas seulement du capitalisme qui, en somme, à part quelques requins, aimerait tout autant vivre en paix, elle découle aussi de la férocité que les habitudes, les conséquences, les tentations, les corruptions des guerres lui ajoutent en surplus. De même pour les interrelations des peuples qui ne sont jamais des égaux, mais sont embrigadés en hiérarchie, suivant les résultats des guerres passées et les arrangements préparatoires des guerres à venir.

La guerre qui pèse tellement sur les intervalles de paix est ainsi la cause absolue et péremptoire de l’impuissance de tout socialisme, puisqu’elle a sapé sa vraie base, l’Internationalisme, en fait et en sentiment. Tout en prêchant la solidarité interhumaine, tout en suivant, durant quelques années, l’élan que prit l’Internationale de 1864, la seule véritable organisation de ce nom, le socialisme est resté partout un phénomène local, impuissant à vaincre les préventions séculaires séparant les peuples d’Europe. Même l’Internationale de 1864 fut fondée sous le signe du ralliement des forces guerrières anglaises, polonaises et allemandes contre la Russie tsariste, et elle expira comme organisation unie sous le signe des haines latines et slaves contre l’Allemagne de 1871. Les quelques actes accomplis jusqu’en 1870, l’argent envoyé de pays à pays pour soutenir des grévistes, quelques enfants de grévistes hospitalisés dans un autre pays que le leur, quelques briseurs de grève détournés par des avertissements de remplacer des grévistes à l’étranger, tels furent les premiers tâtonnements en fait d’internationalisme, qui ne purent pas contrebalancer les passions excitées en 1864, en 1870, avec le but avoué d’actions guerrières provoquées et encouragées.

En 1871-72 donc, cette première planche, si faible encore, de relations amicales entre les éléments les plus progressifs fut abandonnée et elle ne fut jamais reconstruite sérieusement. Les anarchistes alors étaient la proie de certaines spéculations racistes faisant des Latins et des Slaves, des anarchistes pour ainsi dire prédestinés, seuls capables d’entendre cette conception ; et des Allemands, Anglais, Américains, Juifs et autres des races vouées à l’autoritarisme par une fatalité inexorable. Quant aux socialistes politiques, un autre facteur tout puissant les attachait au patriotisme conventionnel de chaque pays. Ce furent leurs convoitises électorales qui en firent les courtisans des masses électorales. Il ne s’agit pas dans les élections de gagner les votes des plus avancés qui sont déjà acquis, mais ceux des moins avancés, des indifférents même, si c’est possible, et cela – malgré le vacarme des grands mots oppositionnels – exige un souple accommodement aux préjugés des électeurs, des ménagements subtils et l’internationalisme ne fleurit pas dans une telle atmosphère. Au contraire, le candidat socialiste vous dira toujours que lui et son parti sont les seuls patriotes, que c’est son concurrent, le candidat capitaliste, qui appartient à la néfaste Internationale du capitalisme. Aussi le syndicalisme qui, pour être puissant pour la défense des intérêts quotidiens des ouvriers, doit englober de nombreux effectifs, se voit avant tout forcé de ménager les intérêts locaux de chaque catégorie de travailleurs, intérêts qui, sous maints rapports, concordent avec la prospérité locale et territoriale des industries. Cette prospérité à son tour est entrelacée dans la puissance, la supériorité maximum que ce pays conserve sur d’autres pays, appuyé qu’il est par sa force militaire et navale, ses alliances – et comme c’est une règle de conduite générale dans la société présente de ne pas abandonner le moindre avantage qu’on possède, le syndicalisme s’est toujours bien gardé de toucher à ces positions intangibles. Du moins ses actions internationales ont été faibles et nominales, et il y a des pays où la classe ouvrière, virtuellement en possession du pouvoir politique et organisée jusqu’au dernier homme, proclame et pratique l’égoïsme national ou territorial absolu, par exemple l’Australie. De très grandes organisations ouvrières des États-Unis n’en sont pas bien éloignées.

Donc, dans la période s’achevant en 1914, ce syndicalisme réformiste et révolutionnaire, inspiré par les marxistes et par les anarchistes, imbu des préventions racistes sus-décrites, pataugeait toujours plus dans les ondes de ce courant, alimenté par les militaires, les diplomates, les nationalistes et le capital spéculateur, – tout autant que les peuples d’Europe ; ce qui fit que, sans être surpris le moins du monde, tous se mirent au service de la cause de la guerre dès le premier moment, en 1914. À l’exception de quelques minorités dévouées, il ne fut possible à aucune tendance socialiste et anarchiste d’exercer une influence sur le cours des événements jusqu’aux grands changements révolutionnaires de 1917 en Russie, dont la répercussion internationale fut malheureusement sabotée par l’usurpation d’un seul parti autoritaire dont tous se méfient, puisque son internationalisme est celui de l’absorption de l’univers sous son pouvoir.

Ainsi depuis septembre 1869, le dernier congrès de l’Internationale qui vit la coopération sinon amicale, du moins courtoise, des diverses nuances socialistes, le socialisme a fait bien peu pour la cause de la paix mondiale et plus encore, produit de la guerre infectieuse, empoisonnante, l’esprit de division, de querelle, d’entêtement qui interdit les solutions conciliantes s’est toujours plus infiltré dans ses propres rangs. Si les pays de l’Europe étaient devenus des camps retranchés, les partis, les organisations, les groupes le furent de même : tous ont été l’ennemi de tous – et le sont encore, les quelques jours de grande joutes oratoires exceptés. Même quelques soldats qui ont fait la guerre, ont prononcé depuis des paroles fraternelles, écrit quelques livres retentissants, mais – à de rares exceptions près – aucun socialiste, syndicaliste, anarchiste n’a encore dit ou fait quelque chose de vraiment poignant, franc, sincère, en faveur d’un internationalisme définitif qui empêcherait à jamais qu’on s’entretue de nouveau à bref délai. Tous sont plongés dans la vie locale, les relations de pays à pays n’augmentent guère et les commentaires socialistes sur tous les agissements et pièges ténébreux qui nous enserrent, sont routiniers, usés, de purs clichés. L’élan, l’entrain manquent et, comme jusqu’au dernier jour de juillet 1914, on laisse faire et on sait qu’il est alors trop tard – on est tué comme Jaurès le fut le soir même de ce jour où l’on fait comme tous les autres, on se soumet. Certes, le talent des Tolstoï et des Jaurès ne s’improvise pas, mais on peut dire et faire beaucoup, si cela sort vraiment du cœur.

Malheureusement le cœur n’est pas touché, les anciennes préventions n’ont jamais été sérieusement ébranlées, l’influence locale en ce temps de crise économique devient plus forte même que jamais – et certains s’inspirent encore de cette spéculation malsaine qu’après tout la guerre est une affaire des capitalistes qui finiraient par être ruinés par elle et qu’alors ce serait le tour de la Révolution sociale, comme en 1917 en Russie – illusion fatale qui pourra amener de nouveaux bolchévismes, en cas de défaite de nouveaux fascismes, mais qui ne conduirait point à cette action vraiment libératrice de laquelle naîtrait un monde libre. Un tel monde – nous le savons par la Commune de 1871, nous le voyons devant nous depuis quatorze ans en Russie, – aura besoin d’une conception et d’une gestation eugénique que le chaos d’un après-guerre ne pourra jamais lui donner.

Nous voyons donc que, produits de leur ambiant, les socialistes n’ont fait que théoriquement profession de Paix véritable et qu’en pratique, faibles comme des roseaux que le vent balance, ils ont suivi les préventions ou le laissez-faire, les apathies, le fatalisme des populations en général. Ils ont presque tous gobé les prétextes nationalistes poussant aux guerres, ils se contentent de constater que le capitalisme rend les guerres inévitables, ils croient avoir fait beaucoup par quelque agitation antimilitariste et quand la catastrophe arrive, la guerre aux portes, la crânerie de quelques manifestes de protestation reste toujours un épisode glorieux, mais totalement impuissant.

Il y a pour cela une raison historique très sérieuse. La période de l’éclosion du socialisme en Europe depuis un siècle est aussi la période de la reconstitution et de l’affermissement de plusieurs grands États que des causes et événements qu’il serait trop long de discuter ici, avaient rendu impuissants, morcelés, éparpillés presque, durant des siècles : l’Italie et l’Allemagne. À côté, il y avait l’effort slave partagé entre les désirs de reconstituer des États disparus depuis longtemps et les ambitions de la Russie tsariste de s’annexer ces territoires slaves. Il y avait aussi la mainmise des grands États occidentaux, l’Angleterre et la France, et plus tard aussi celle de l’Allemagne et des États-Unis de l’Amérique du Nord, donc de tous les Impérialismes puissants, de la Russie et du Japon également, sur toutes les régions d’outre-mer non encore accaparées ou qu’on pouvait enlever à des pays faibles, à la Turquie, à l’Espagne, à la Chine, etc. Cette période coïncide encore avec les aigreurs et les déceptions que les catastrophes finales des deux Napoléons ont laissées chez un grand peuple, avec toute la tension nerveuse que les reconstitutions italiennes et allemandes, frustrées ou marquées en 1814-15, ont créée jusqu’à leur réussite en 1870 et 1871, etc. Il eût été surhumain que socialistes et peuples eussent pu échapper à la contagion des passions soulevées par tous ces événements, présentés au public comme libérateurs, glorieux, suprême devoir de défense nationale, et amenant littéralement une certaine prospérité par l’expansion du commerce dans tous les pays et par là l’agrandissement des industries, l’accroissement du travail pour tous, etc. Les hommes d’État réussirent parfaitement à faire accepter, sinon accueillir chaque guerre comme un bienfait national, en Europe ; et quant aux autres continents, il était tout naturel que si quelques indigènes rechignaient, l’Angleterre y envoya quelques bateaux et prit possession de leur pays. Guerre et Révolution s’entremêlaient souvent : les Polonais en 1862-64, Garibaldi – ont-ils fait des insurrections, ou la guerre ? Il fut parfois difficile de différencier, chez les Mazzini, les Cavour, les Napoléon III, le conspirateur de l’homme d’État. Ce qui se passa en Crête, de Flourens en 1867 à la guerre grecque contre la Turquie en 1897, fût-ce une insurrection ou une guerre ? Marx, dans l’hiver de 1870, fit tout son effort pour jeter l’Angleterre du côté de la France dans la guerre. Bakounine même est allé alors en France. Des anarchistes des plus convaincus, italiens et russes, sont allés se battre contre les Turcs en 1875 et des Italiens avec Cipriani en 1897. On peut dire sans exagérer que le socialisme, malgré toutes ses professions platoniques d’internationalisme, a donné le pas – par l’intermédiaire du nationalisme – à l’action guerrière sur toute la ligne, un siècle durant, et par là, inévitablement aussi en 1914 : il n’avait pas appris à faire mieux et il ne s’est pas donné beaucoup de peine pour apprendre et il a fait tout cela d’un cœur léger, joyeux même. Il récolte comme résultat l’intransigeance en son propre sein et son impuissance présente – alors que les guerres montrent leur vraie physionomie – à se ressaisir, à devenir un véritable facteur humanitaire. Là où il s’est implanté sous la forme peu attrayante qu’on connaît, en Russie, l’absence de forme morale est à tout prix contrebalancée par l’organisation de la force administrative, militaire et policière et le militarisme dit rouge est la cheville ouvrière du système qui montre les dents au militarisme capitalisme des autres pays. Voilà donc encore une liaison intime entre socialisme, révolution et militarisme qui ne tient rien moins qu’à disparaître.

Quel facteur agirait donc pour fonder la vraie Paix ? À l’origine, ce fut le commerce, alors que, circulant de région à région, il fut la seule force neutre, intéressée à trouver partout la sécurité que donne la paix. Mais il apprit également à faire des affaires profitables par les guerres et devenant plus puissant, lié avec toutes les forces productrices, il pesait toujours plus sur les décisions des États et poussait vers l’Impérialisme. Aujourd’hui, alors que ses limites d’expansion sont atteintes, ou presque, sa congestion, le manque croissant d’acheteurs, le pousse au désespoir et il prépare une nouvelle ruée des forts sur les faibles.

Cependant, le commerce voit clair et comme pour alléger la situation il y a déjà eu la rationalisation de l’appareil productif, il ne me paraît pas impossible qu’on procède quelque jour, sous l’irrésistible pression des nécessités, à une rationalisation des États, éliminant les petits États récemment créés qui, économiquement, sont des inutilités, ce qui détruira l’apparat grotesquement enflé des grands États. Entre cela et une nouvelle guerre, peut-être plus ruineuse que profitable, les grands requins ont encore le choix, s’ils veulent réparer pour quelque temps le système économique mondial, si ingénieusement détraqué par les restaurations moyenâgeuses apparues en plein vingtième siècle.

La science est, par son outil primaire le cerveau humain, essentiellement interhumaine, puis, comme elle a besoin de conditions aussi normales et favorables que possible et de la coopération libre et inentravée d’une multitude d’agents auxiliaires en deçà et en delà de ce qu’on appelle les frontières, elle est, par excellence une œuvre de Paix. Elle est pourtant bien jeune encore et son outillage bien imparfait, mais, de mémoire d’homme, jamais on n’avait vu éclore tant de branches nouvelles de la science. Et cela se passe sous nos yeux, après tant d’âges de stérilité effroyable. Grâce à elle voit le jour, et dans toutes ces branches, la technique qui se renouvelle et perfectionne si rapidement, et de la technique dépend le travail qui, une fois libéré de ses entraves, réagira sur la vie intellectuelle des hommes et donnera alors à la science une somme aujourd’hui inconnue et incalculable de nouvel appui intellectuel. Quel enseignement ne comporte pas déjà le premier progrès accompli depuis la divinité locale, un objet quelconque qui impressionna les hommes d’un endroit, jusqu’aux conceptions plus universelles et abstraites, à ce qu’on appelle philosophie, dont les conclusions, si primitives qu’elles fussent, étaient déjà des manifestations internationales : car aucun philosophe n’aurait maintenu que son enseignement n’était valable que jusqu’à la frontière, tandis que pour les religions, en temps de guerre, le bon Dieu est décomposé tout de suite et censé ne bénir que les armes d’un seul pays et frapper de malheur l’ennemi. De la pensée libre dérive donc l’internationalisme et à son éveil est dû l’épanouissement de la science, commençant par les découvertes de la civilisation antique ou du quinzième siècle, auxquelles succède la science expérimentale qui se fraya un chemin au dix-septième siècle. De là les doctrines humanitaires, Francs-maçons et Illuminés, philosophie critique et matérialisme du dix-huitième siècle, cosmopolites et émancipateurs dans tous les domaines, tous unis par l’écrasez l’infâme…

C’est cela qui a donné aux soulèvements locaux dans les colonies anglaises en Amérique et en France une portée mondiale, une résonance universelle. Mais ce fut avant tout l’Angleterre qui, évincée en Amérique, forte de son machinisme naissant, se fit le protagoniste de l’ancien régime (dont pour elle-même elle avait éliminé les plus grands inconvénients) et imposa à l’Europe l’ère des grandes guerres qui, dans chaque pays, firent naître le patriotisme local, un étatisme intensifié et ont détruit les aspirations cosmopolites. Alors l’humanité redevint un terme abstrait, une fiction, et la science aussi, là où il fut matériellement possible, se nationalisa. Ce fut facile, grâce aux sciences historiques où l’historien fait le métier d’avocat défenseur qui lave à blanc son client et débine la partie opposée. Par la liaison entre la science et la technique, cette nationalisation affecte souvent toute la vie économique d’un pays, et récemment, grâce à la spécialisation de beaucoup de savants en matière de chimie homicide, leur science se fait l’instrument docile des guerres futures. De même, en devenant routiniers – alors qu’autrefois ils luttaient – beaucoup d’hommes de science entrent dans les grands partis et les organisations de classe et se confondent avec la bureaucratie, la bourgeoisie, parfois avec le socialisme politique. Aussi l’internationalisme pratique, l’interdépendance toujours plus palpable, ne porte pas de fruits et la science, dont l’histoire est si glorieuse, tire son épingle du jeu et, à très peu d’exceptions près, hurle avec les loups et parfois même dans la guerre, comme dans l’après-guerre, se montre plus affreusement fanatique que nous autres, pauvres hommes moins illustres.

Nous aboutissons ainsi à cette vérité très triste qu’aucune bonne cause n’est autant négligée que celle de la Paix dont, paraît-il, presque personne ne veut. Aussi les aspirations dites pacifistes sont-elles, dans la bonne société, censées fantaisistes, illusoires, irréelles, sinon malfaisantes. Examinons le caractère de cette propagande spéciale pour la paix.

Elle n’est plus fièrement proclamée comme l’était le cosmopolitisme des révolutionnaires athées du dix-huitième siècle, des citoyens du monde ; après les grandes guerres napoléoniennes, elle ne trouve qu’un pilier pour s’appuyer, le christianisme, l’unité religieuse, comme font l’ancienne Society for the Promotion of Permanent and Universal Peace aux États-Unis, plus tard Elihu Burrit et d’autres. Puis ces éléments entrent en relation avec la démocratie et le socialisme des années 1848 qui portaient souvent une tente néocatholique, théocratique, quelque peu mystique. Il y eut quatre premiers congrès internationaux de la Paix par les Amis de la Paix universelle, de 1848 à 1851, tenus à Bruxelles, Paris, Francfort et Londres, sans donner de résultats palpables ; les mêmes facteurs démocratiques et souvent socialistes étaient en même temps admirateurs des aspirations nationalistes qui portaient dans leur sein les germes des futures guerres. En effet, cela absorba tellement la démocratie républicaine – les épopées italiennes et polonaises surtout, alors que seul, Proudhon, conservait son sang-froid et préconisait la fédération – qu’on ne parla de paix de nouveau qu’en 1867, quand l’alerte luxembourgeoise sonna le rappel !

Alors il y eût le beau Congrès de la Paix tenu à Genève en septembre 1867, présidé par Garibaldi qui de là alla tout droit, applaudi par tous les amis de la Paix, faire la guerre en Italie, aboutissant à sa défaite à Mentana. On fonda la Ligue de la Paix et de la Liberté, dans laquelle, à côté d’une majorité compacte de républicains centralisateurs, gouvernementalistes et de ce que Bakounine appelait alors de « socialistes bourgeois », il y avait un groupe de fédéralistes convaincus, presque tous intimement liés avec Bakounine et attachés à des degrés divers à ses idées fédéralistes et associationistes, comme il les avait formulées de 1864 à 1868 en Italie et en Suisse.

Bakounine – de 1846 à 1863, hypnotisé par les questions nationales slaves, – s’était rendu compte à la fin, en 1863, que le nationalisme échappait à la Révolution et cherchait son salut auprès des puissants du jour, de Napoléon III et des ministres italiens, du tsar et de Bismarck : et il comprit, comme Proudhon, que l’existence des États et de la Paix était incompatible, de même que la paix sociale entre exploiteurs et exploités n’était qu’un leurre, et que seuls le socialisme et des fédérations territoriales liées internationalement entre elles rendaient possible une Paix véritable. Il proposa ces idées aux deux premiers congrès de la Ligue et à son comité, échouant et quittant la Ligue à cause de cela, en septembre 1868, il donna désormais son appui à l’Internationale, espérant encore que la révolution sociale européenne éclaterait avant que s’ouvrît une nouvelle ère des guerres. L’année 1870 mit fin à ces espérances et l’Internationale elle-même, déchirée par les passions attisées par la guerre s’effondre comme corps unique en 1872 et elle suit son cours jusqu’à notre époque de la façon que j’ai esquissée.

La Ligue de la Paix et de la Liberté végéta, à partir de 1868, comme petite organisation durant de longues années et peut-être existe-t-elle encore. Elle avait du moins essayé de jeter une nouvelle idée dans les masses, celle des États-Unis d’Europe, fédération de républiques. D’autres sociétés pacifistes se limitent désormais à un respect rigoureux de tous les status quo et désirent « seulement » amadouer ces bêtes féroces, les grands États toujours plus militarisés, en les amenant à vouloir bien soumettre leurs différends à l’arbitrage, mesure anodine qu’on pratique mille fois pour les petits incidents qui ne valent pas les frais d’une guerre, et auquel personne ne songe à recourir dans les cas sérieux, quand la volonté de la guerre ou la crainte de la guerre pousse à miser tout sur une carte. En réduisant ainsi ses revendications, plus la véritable guerre s’approchait, plus le pacifisme s’est éclipsé, a abdiqué. Il fit étalage jusqu’à la dernière heure de son réseau d’agencements d’arbitrages, faisant triomphalement état qu’entre Honolulu et Tristan d’Acunha il y avait un traité d’arbitrage et qu’il n’y aurait plus jamais de guerre ; mais fermant l’œil sur, ou ne voyant pas, l’enchevêtrement des coalitions en pleine Europe, tissé par la diplomatie secrète, sourd aux haines et aux convoitises grandissantes. Alors, quand la guerre éclata, le pacifisme se divisa en patriotes belliqueux à tous crins, en quelques braves gens désespérés et en nullités qui ne firent plus rien. Il y eut alors un certain nombre d’hommes doués de courage moral qui s’opposa à la guerre au coût de grands risques personnels – les consciencious objectors ; je ne sais pas à quel degré les sociétés de la paix ont épousé leur cause. Plus de quatre ans se passèrent pour essayer des interventions internationales pacifistes ; je ne suis pas renseigné sur ce qui fut fait, mais si c’eût été quelque chose de vraiment retentissant, je pense que j’en aurais appris des détails. Bref, sans douter que çà et là, il y ait eu quelque bon effort fait ou essayé, le résultat fut maigre ou nul et même la Society of Friends, les Quakers, se sont limité à des activités charitables et n’ont pas fait des interventions directes, à ma connaissance.

Ayant directement contre eux la conscription, les mauvais traitements, les fusillades de grévistes, Biribi, les continuelles guerres coloniales, quelques socialises et beaucoup de syndicalistes et d’anarchistes ont toujours fait l’effort spécialisé de l’antimilitarisme, mouvement très variés et souvent ardents, remplis d’épisodes de grand dévouement, sacrifice, de martyre même. Durant la guerre, ces efforts ont continué avec un risque très grand et de la masse inconnue ont surgi les consciencious objectors, les nombreux réfractaires en Amérique, Angleterre et ailleurs, mais le total ne fut qu’un chiffre minime comparé aux dizaines de millions qui soutenaient la guerre par leurs armes ou par leur travail, et aux centaines de millions des populations qui ne disaient pas un mot. Ce qui s’est produit surtout en 1917-18 en Russie, en Allemagne, en Autriche-Hongrie ne fut pas de la révolte, ce fut l’action d’hommes énervés par des années de vie de chien, de privations insupportables. Là où les soldats ont pu être bien nourris et ont eu l’assurance de ressources inépuisables, les armées n’ont pas bronché. L’antimilitarisme n’était pour rien dans cette crise, inévitable après tant de souffrances. Il me paraît résulter de tout cela que la propagande antimilitariste n’a pas été un facteur qui ait pesé dans la balance lors de la guerre passée et je ne vois pas que cette propagande ait pris des proportions tellement grandes depuis, pour qu’il en soit autrement dans une guerre future.

Il y a eu dans le passé des guerres impopulaires qui ont vite pris fin, mais les guerres modernes sont si savamment machinées, leur département de publicité, pour m’exprimer ainsi, est si richement doté et si astucieusement conduit, qu’une bonne presse, une opinion publique chauffée à blanc au moment convenable, des surprises de dernière heure incontrôlables, des hommes qui tuent les Jaurès s’il y en a encore, ne leur manqueront jamais et les guerres restent ainsi invulnérables ; les intervalles de paix ne servant qu’à reprendre haleine, à s’amuser et à refaire des dupes. Ainsi le socialisme ne peut mûrir et il reste condamné à se dépenser à la fin des guerres dans les conditions les moins eugéniques – tels la Commune de 1871, la Révolution russe de 1917, les actions socialistes mort-nées en Allemagne, en Hongrie, au Caucase, en Finlande, etc., de 1918-1919.

De tout cela, pour moi, ne résulte nullement le découragement mais seulement la nécessité de la compréhension de l’immense importance de la Paix durable, permanente, pour toute la vie sociale, pour toutes les aspirations socialistes et libertaires et la compréhension – sans être ingrat à l’égard du travail déjà fait – de l’insuffisance du travail pacifiste, antimilitariste, socialiste, libertaire, accompli jusqu’ici.

Il faudra donc faire plus et mieux. Ce qu’on pourrait peut-être faire sera discuté dans le chapitre suivant.

II

La grande œuvre du Progrès qui reste à faire, exige donc une Paix autrement solide et durable que les bribes d’intervalles entre les guerres concédées jusqu’ici. Je n’ignore pas que les luttes sociales qui nous attendent ne nous promettent pas de temps de tout repos et qu’on ne peut pas choisir l’heure de ces luttes ni les préparer méthodiquement. Mais on pourrait faire mieux que se fier à leur avènement à la suite de catastrophes ruineuses comme les guerres. L’ordre ne résulte pas nécessairement du chaos ni le plus grand bien du plus grand mal, rengaines de philosophie morale pour la consolation des malheureux, qui évitent de se mettre en frais pour leur rendre un service réel. Les forces récupératrices de l’humanité sont restreintes et l’expérience nous manque quant à leur quantité. Je ne rejette pas la lutte, la différenciation, les résultats naturels de l’effort de chacun pour faire son mieux, mais je rejette la lutte imposée par les plus forts et les plus rusés et la soumission des hommes à leurs ordres de « servitude volontaire ».

Une société socialiste autoritaire brusquement improvisée à la fin d’une guerre est réellement la continuation de la guerre contre un autre ennemi, plus faible et plus désarmé en ce moment, une victoire trop facile qui ne change en rien les hommes.

Comment alors combattre les guerres ? Je pense qu’il faudra remonter aux origines du sentiment de guerre et les combattre vigoureusement. La Paix est le premier Droit de l’Homme. La société moderne professe de respecter et protéger la vie personnelle, privée, de chacun, le défendre contre l’arbitraire et le crime ; elle lui procure en effet un minimum de sécurité personnelle dont seule la pire des tyrannies, comme le fascisme et souvent le bolchevisme peuvent les priver à nouveau. Il faudra donc que la conscience du droit d’être également à l’abri des guerres entre avec une force pareille dans l’esprit des hommes et qu’ils rendent ceux qui leur refusent ce droit, qui le violent, qui sont de près ou de loin des fauteurs de guerre, responsables du mal qu’ils font, comme ils les rendraient responsables et sauraient bien les empêcher, s’ils se mettaient à couper les conduites d’eau, répandre des épidémies ou mettre le feu aux maisons. Ce deviendrait un crime immonde que de pousser à la guerre et de faire la guerre, crime qui porterait en soi son châtiment. Mais pour pouvoir se mettre ainsi en travers du plus grand des crimes sociaux, il faudrait que nous soyons nous-mêmes pénétrés de la monstruosité du meurtre collectif et anonyme, comme nous sommes pour la plupart pénétrés de celle du meurtre individuel lorsqu’il n’est pas provoqué par de très graves raisons.

Pour que cette répugnance de la guerre puisse se répandre, il est essentiel que les hommes soient renseignés objectivement sur les soi-disantes causes lointaines et immédiates des guerres qui sont toujours des faits entièrement hors de proportion et de mesure avec le mal que produit une guerre. Ni perte matérielle, ni crime individuel, ni point d’honneur ou prestige lésés, ni convoitise, ni chance de surprendre et de dévaliser un plus faible, ni revendications nationales séculaires, etc., ne peuvent justifier le déchaînement de la guerre. Toutes ces causes trouvent d’autres remèdes ou ne sont pas dignes d’un remède. De même que si deux individus se battent, il n’est pas habituel ni obligatoire qu’à leur vue toute la population prenne parti et fasse la guerre civile, de même pour toutes les soi-disantes raisons de guerre il y a d’autres remèdes plus proches et plus raisonnables que la mêlée générale aveugle.

Comment créer une telle mentalité ? Avant tout, le cerveau des hommes a besoin d’être nourri de connaissances qui ne s’y trouvent que bien rarement : de connaissances sur le caractère et l’histoire des autres peuples et sur leur propre histoire objective. Cela seul permet de voir le fond de toutes ces questions, blessures toujours ouvertes, qui divisent les peuples et dont chacune pourrait être envenimée à toute heure par les fauteurs de guerre. Ayant autrefois voyagé dans plusieurs pays et connaissant des hommes, appartenant à d’autres pays encore, j’ai toujours été frappé du peu de connaissances qu’ils avaient sur l’histoire passée et présente des autres pays européens ou bien je les ai vu mal, incomplètement renseignés, et par des sources partiales. En somme, ces hommes qui voyaient si clair dans les affaires de leur pays, étaient presque toujours incompétents pour juger de celles d’un autre pays et les journaux qui forment l’opinion publique étaient et sont aussi incompétents. Cette opinion publique sur des questions, dont chacune contribue pour sa part à envenimer les relations entre États et amener soit les guerres ouvertes, soit une politique hostile, meurtrière, qui, plus tard, aboutira à la guerre ; cette opinion publique est toujours le produit d’une infinité de facteurs intéressés, de préventions traditionnelles, de l’ignorance présente, du sentiment d’impuissance d’y changer rien, de passions habilement excitées et elle jette aux quatre vents les avertissements prémonitoires de la dernière heure. Étude, connaissance, application – c’est cela qui manque dans ce domaine même aux meilleurs et leur humanitarisme général ne les protège pas contre la tromperie dans les détails dont ils deviennent également victimes. On fait ses affaires soi-même, sans le curé, on se méfie comme un beau diable du gouvernement, mais on confie les affaires étrangères, question de vie ou de mort pour chacun d’un jour à l’autre, à une caste spéciale de fonctionnaires et au jeu de forces occultes.

L’éducation des hommes qui a fait tant de progrès dans les autres branches, est non seulement négligée, mais viciée dans ce domaine. Ceux qui ont très justement insisté qu’après tant de siècles d’obscurantisme il y ait enfin l’éducation laïque, n’ont accompli qu’une partie de la grande tâche de la régénération de l’éducation : l’école patriotique reste encore debout. Eux-mêmes, adultes, se laissent endoctriner, ameuter par la presse et les politiciens de chaque pays et même les hommes les plus avancés peuvent avoir des solutions humanitaires sommaires de chaque problème, mais le détail, les faits réels de ce qui se passe en dehors de leur pays, ne les intéresse que rarement. Tout cela reste le monopole des gouvernements, des militaires, de la finance et des autres sphères influentes et intéressées. L’absolutisme qu’on a pris tant de soin d’évincer, du moins formellement, des autres sphères gouvernementales, survit sain et sauf dans cette suprême citadelle, et tout le monde se résigne à être sa victime. À un moment on faisait mine de combattre la diplomatie secrète, mais il n’en est presque plus question aujourd’hui.

Non seulement la conscience humaine, mais aussi l’intelligence humaine a donc besoin d’être éveillée et ce travail très difficile, très élémentaire et très large est à peine abordé par les sociétés pacifistes, par les socialistes, par les humanitaires. Grâce à la mentalité routinière caduque, à l’ignorance, aux préventions, aux passions traditionnelles, l’étranger est toujours suspect et la diplomatie et les militaires ont carte blanche pour défendre leur pays contre le reste de l’humanité ; voire de préparer, en chaque pays, la ruine de tous les autres pays. C’est une hantise cérébrale, comme jadis la crainte du Diable et des mauvais esprits et toutes les autres superstitions. C’est au fond la crainte de l’inconnu que la connaissance peut seule faire disparaître : il y a un unique pays au-delà des frontières, c’est l’humanité, que les isolés devraient adopter comme le leur, au lieu de s’en défendre ou de rêver, comme certains, à s’en rendre maîtres.

Il ne sert à rien d’ajourner la question en disant : le socialisme, c’est la paix, faisons d’abord le socialisme. Tel qu’il est, le socialisme menace de n’être aucunement la paix, mais la guerre, intensifiée entre toutes ses nuances, telle que nous en avons l’exemple en Russie, guerre sans trêve qui fait rage depuis 1917. Il ne sert à rien non plus de dire que la guerre ruinera la bourgeoisie : elle nous ruine tous et, conduite par les moyens d’empoisonnements que l’opinion publique ne critique presque plus – je dis presque, pour rappeler quelques rares hommes de cœur qui forment cependant une minorité des plus insignifiantes, – elle nous anéantira à peu près tous, en tout cas les populations des grands centres avancés, et n’épargnera que les coins oubliés ou retardataires de nos pays ; ou encore des races exotiques lointaines, qui hériteront ainsi de la civilisation anéantie des grandes nations qui se seront entre-détruites.

Oui, se mettre à l’œuvre pour combattre la guerre prise ainsi à ses véritables origines ? Si une Internationale Pacifiste le faisait, qu’elle serait bénie, qu’elle monterait vite au premier rang des amis de l’humanité ! Les maladies sociales sont multiples – l’exploitation chronique n’est pas la seule, il y a cet empoisonnement également chronique des mentalités par la guerre et la paralysie du progrès social, du socialisme dont la guerre est l’ancre de salut ; et les assassinats, destructions, spoliations, asservissements directs par la guerre. Le capitalisme, mal des plus aigus aux origines du machinisme, quand il dévorait la vie des ouvriers, femmes, enfants, en masse, a dû subir quelques assainissements depuis, mais la guerre, par contre, considérée comme un mal passager aux belles époques, quand il se confondait en apparence avec des insurrections, des libérations nationales – au temps de Garibaldi en un mot –, a horriblement empiré ; lourde, longue, cruelle outre mesure, la guerre, elle, sous sa forme des années 1914 à 1918, elle promet des horreurs inimaginables quand elle reviendra. C’est donc cette question et non la question sociale qui est la première devant le monde présent. Le capitalisme même sent qu’il a déchaîné des forces sinistres, les réserves antisociales les plus arriérées de ce qui revêt encore face humaine, des forces ténébreuses qu’il lui est devenu impossible de contrôler, mais qui s’accordent à merveille avec le militarisme et se promettent la spoliation future universelle.

Une Internationale Pacifiste, avec une ligne de conduite à la hauteur de la situation si critique décrite ici, serait la vraie Internationale de notre temps, ralliant les forces humanitaires contre les pires ennemis de l’humanité. Sans but et ne formant qu’un cadre réunissant les sociétés pacifistes existantes, elle ne serait qu’un rouage de plus, comme il y en a déjà tant, utile ou superflu, je ne saurais le dire, mais n’offrant rien de neuf, certainement. Ce qui manque de nos jours, ce ne sont vraiment pas les organisations, mais c’est la volonté ferme, suivie d’action de n’importe laquelle de ces organisations de faire ce qu’elle proclame, conseille, promet. Tout le monde fait son possible, sans doute, mais pour avancer il faut essayer de faire l’impossible et on est devenu trop sage pour y penser seulement.

Passons aux réalités présentes. C’est le manque de volonté de la Paix et le manque de confiance en la Paix qui laissent faire le militarisme dont les méfaits, sur cette base, sont acceptés comme un mal inévitable, comme le scalpel du chirurgien. Mais ces sentiments sont, à chaque période, incarnés en premier lieu dans certains peuples, certains gouvernements, certaines forces collectives et certaines situations. Ainsi, au XVIIe siècle, L’Espagne, la Suède, la Hollande étaient de toutes les guerres et ce sont précisément ces pays qui n’ont pas pris part à une guerre en Europe depuis 1815.

De tels changements sont donc possibles, même dans cette Europe portée à une si haute tension et mise en face de toutes les tentations qu’offrirait la guerre mondiale. Par contre, des États, qui sont des nouveau-nés de 1918-1919, sont archiprêts à se jeter dans la guerre à venir. Leurs antécédents – conspirations, insurrections, guerres civiles, alliances et soutiens étrangers, d’abord secrets, ensuite publics – manifestent cette guerre sourde et ininterrompue, qui précéda la guerre mondiale, comme des agissements pareils précèdent maintenant celle qui nous menace. Cet enchevêtrement de machinations, de guerres de commerce, du jeu des alliances, forme la véritable histoire – une guerre sans fin – et, dans ces circonstances, la Paix n’est toujours qu’une fiction convenable tolérée, un statu quo miné de tous les côtés et que toutes les agitations représentent comme odieux et insupportable.

En vérité, il l’est, quelle que soit sa forme, parce qu’il perpétue la situation créée par un moment quelconque de celle de tous les autres moments. Ce fut odieux et insupportable pour presque tous en Europe de voir maintenue par la force la situation créée par les traités de 1815. De là, les sympathies italiennes et françaises allaient à ceux qui combattaient l’œuvre de ces traités, aux Mazzini et aux Garibaldi, aux Cavour, Victor-Emmanuel et Napoléon III, et les sympathies allemandes allaient à celui qui acheva ce que les efforts de la jeunesse et du peuple n’avaient pas réussi à réaliser, à Bismarck. De même, les sympathies slaves allaient au tsar qui, par la guerre russo-turque, sût obtenir ce que les conspirateurs et insurgés bulgares et yougoslaves avaient été trop faibles pour arracher.

Depuis la division des réserves en richesses naturelles et matières premières dans toutes les parties du globe, les rivalités coloniales avaient renforcé l’intimité toujours latente entre les grands pays ; la recherche de débouchés pour les produits industriels énormément accrus avait fait de même et des groupes importants de capitalistes étaient arrivés partout à considérer une guerre comme moyen de mettre une fin – avantageuse pour eux-mêmes, comme chacun se le figurait – à un équilibre toujours plus précaire et pour créer une nouvelle situation toute nette. Dans la même période – il s’agit de trente ans qui ont précédé 1914 – il y eut des guerres dites de libération, populaires dans les milieux avancés, la Grèce contre la Turquie, les États-Unis contre l’Espagne, on avait aussi beaucoup de sympathies pour les « pauvres petits » Japonais dans leurs guerres – impérialistes s’il en fût – contre la Chine et la Russie, beaucoup de monde trouva, en somme, très juste la « pénétration pacifique » du Maroc, quoi qu’on eut versé quelques larmes sur la pénétration non moins civilisatrice des Boers par les Anglais et conspué les guerres cruelles des Allemands en Afrique. Dans ces conditions, personne ne se fâcha de la mainmise italienne sur la Libye et, puisque cela mit l’Italie en guerre avec la Turquie, de son appropriation de quelques îles turques à population grecque. De même, la Perse fut tiraillée alors entre Russes et Anglais et la Turquie d’Europe devint la proie des alliés balkaniques de 1912 qui, en Angleterre, furent salués comme des croisés modernes. Puis il y eu la guerre de 1913 entre ces alliés-croisés et des remue-ménage balkaniques continuels en 1913-1914 jusqu’aux assassinats de Sarajevo, qui furent encore considérés comme des actes libérateurs.

Tout cela se passait sous l’œil des pacifistes, des socialistes – qui se réunirent une fois internationalement à Bâle alors pour donner un avertissement platonique – et de tous les hommes avancés, qui tous se gardaient bien d’élever leur voix, de crainte de heurter les sentiments tendres d’un autonomiste balkanique quelconque, qui insistait pour faire la guerre et brûlât du désir de voir la guerre se généraliser afin d’y faire bien mijoter sa soupe nationaliste-étatiste.

Qui peut s’étonner de bonne foi que de tout cela soit sorti la guerre mondiale, qui, pour les uns, était depuis longtemps le grand but à atteindre ou la dernière carte, et que les autres ne firent rien de sérieux pour l’empêcher ? Le seul qui avait donné l’avertissement le plus intelligent, ce fut Proudhon, cinquante ans auparavant, qui ne croyait ni aux Italiens, ni aux Polonais et qui écrivit, entre autres, son fameux livre Du Principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le Parti de la Révolution (1863), mais Proudhon fut abhorré, conspué, chassé de Belgique par des masses ameutées. Je rappelle encore les véhémentes protestations populaires, celle, en Italie, contre la continuation de la guerre en Abyssinie, quand Crispi fut précipité du pouvoir ; et celle, à Barcelone, en 1909, contre l’envoi de troupes au Maroc, quand Francisco Ferrer tomba victime des haines militaires et cléricales. L’indignation contre la guerre faite pour écraser les Boers fut encore véhémente et courageusement manifestée en Angleterre même. Mais, hors cela, dans chaque guerre, le monde prit parti pour son côté favori et suivit le spectacle comme une course de taureaux. Marx et Bakounine, Kropotkine aussi, ne firent pas autrement. Tolstoï eut quelques bonnes paroles qu’on admirait esthétiquement, mais ce fut là tout. Les quelques réfractaires pratiques ne comptaient pas en face de la soumission des millions.

C’est même pire à partir de 1918, malgré les belles paroles et les beaux livres de quelques-uns devant lesquels on s’incline et l’on passe son chemin. Le socialisme des nouveaux États est gonflé de nationalisme et de fierté nouvel-étatiste. Le communisme fait des critiques très justes, mais qu’on dise ce qu’on voudra, il remplit le rôle des anciens agents panslavistes qui savaient aussi très bien faire de la critique, qui jouaient le rôle de révolutionnaires dans nombre de pays, mais qu’on savait être les créatures d’un système autocratique dans leur propre pays, comme les communistes sont celles d’un système non moins autoritaire et tout aussi national.

Néanmoins, la sollicitude des maîtres de l’heure de faire luire constamment devant nous ces mirages de Société des Nations, conférences du désarmement, conférences économiques, etc., tout cela montre qu’ils comptent un tout petit peu avec l’existence de forces humanitaires, surtout pour les rendre dupes, les paralyser et les englober dans leur jeu. Tout cela va de pair avec les armements, le perfectionnement des moyens de répandre le poison et de semer les bombes par avion – il y a toujours des indigènes plus ou moins qualifiés rebelles quelque part, sur lesquels on en fait l’expérience (comme les chevaleresques bombiers américains sont allés au Maroc espagnol en volontaires pour s’exercer ou comme les bombiers anglais, sous le gouvernement du socialiste Macdonald, se sont exercés, en 1930, aux Indes, sur les Afridis, etc.).

Si, dans cette situation toujours plus angoissante, les pacifistes veulent faire quelque chose, la besogne est vraiment taillée pour eux.

III

Eugen Relgis, ce jeune penseur et auteur roumain, nous a déjà parlé par son exposé Les principes humanitaristes (Bucarest, 27 juillet 1922), son Appel aux Intellectuels libres et aux Travailleurs éclairés (1923, en sept langues), Les Principes Humanitaristes et l’Internationale des Intellectuels, traduits en 1927 (La Brochure mensuelle, Paris, n° 50, février 1927), etc. Ce dernier écrit est un résumé du livre roumain Umanitarismul si Internationala Intelectualilor (1922, 264 p.). Il proposa une Internationale pacifiste à la Conférence internationale des War Resisters (Résistants à la Guerre), tenue en juillet 1925 aux environs de Londres et il en donna un nouvel exposé à leur conférence suivante qui eut lieu, en juillet 1928, à Sonntagsberg, dans la Basse Autriche. Ce dernier exposé et quelques autres écrits forment le petit livre que je discute ici, L’Internationale Pacifiste (Paris, 1929) et les résultats de l’enquête mondiale faite aux derniers mois de 1929 seront publiés dans le livre Les Voies de la Paix paraissant en 1931 en plusieurs langues. Il dirige aussi la revue roumaine Umanitarismul (Bucarest, I, Strada C. A. Rosetti, 7). Ses idées sont encore résumées par lui dans l’article Humanitarisme de l’Encyclopédie Anarchiste que rédige Sébastien Faure (Paris, en 1928).

… « Je nomme cette Internationale Pacifiste : l’Internationale des Intellectuels, parce qu’elle sera l’œuvre de l’esprit, l’œuvre des penseurs actifs »…, dit-il dans sa proposition de 1925 et nous ne devons pas nous effaroucher de ce mot d’intellectuels qui fut mis en vogue et eut son heure de gloire il y a une trentaine d’années, quand les hommes de pensée, en France, se montrèrent aussi des hommes de cœur et élevèrent leur voix en faveur d’une victime des militarisme, cléricalisme, gouvernementalisme et magistrature combinés. Cette gloire est un peu fanée, tous ne persévérèrent pas dans les années qui suivirent, encore moins durant la guerre et après – sans parler de ceux dans tous les pays qui travaillent à perfectionner la guerre de l’empoisonnement aérien – mais à plus forte raison les véritables intellectuels auraient une belle tâche devant eux en rendant un nouveau service à l’humanité.

Relgis déclara, à la conférence de 1928 : … « Contre le soi-disant pacifisme national proclamé par certains gouvernements, par certains diplomates qui parlent bien, et par différentes organisations qui désirent la paix, mais la demande au… ministre de la guerre (voir le cas Marc Sangnier-Painlevé au Congrès de Bierville, 1927), contre le pacifisme prudent ou hypocrite, nous devons affirmer le pacifisme actif d’une Internationale formée par tous les groupements d’avant-garde »…

Très bien, mais puisque même ces groupements plus sérieux, chacun pris isolément, ne me paraissent pas pénétrer au fond de la question comme je l’ai exposé – tandis que Relgis je pense, se rend compte de ce véritable fond il est difficile de voir en quoi la fédération de ces partis serait capable de faire beaucoup plus que leur coordination non organisée et amicale d’aujourd’hui. Il décrit les groupements réunis en 1928 comme des « socialistes et individualistes, socialistes révolutionnaires et socialistes religieux, anarcho-communistes et chrétiens a-politiques : Tolstoïens, adventistes, baptistes, catholiques… Les uns se déclarent anti-militaristes, d’autres réfractaires, nous rencontrerons des missionnaires de la fraternité entre les classes et de la réconciliation entre les anciens belligérants. Les uns représentent la jeunesse, d’autres les travailleurs, les intellectuels ou les femmes. Il y en a qui parlent au nom de certaines associations éthiques ou culturelles »… Il croit, personnellement, que l’Internationale des Résistants à la Guerre (War Resisters’ International) pourrait former le noyau et l’élément préparateur de l’Internationale Pacifiste sur la base de sa déclaration : « La guerre est un crime contre l’humanité. En conséquence, nous sommes déterminés à ne donner aucun appui à aucune sorte de guerre, et à lutter pour la suppression de toutes les causes de guerre. »

Le secrétaire des War Resisters lui écrit, le 26 septembre 1928, que cette organisation est en faveur de cette manière de procéder … « et nous faisons les premiers pas en essayant de réunir les groupes les plus radicaux, comme la Ligue internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté, Mouvement international de Réconciliation, Bureau international antimilitariste, sections de la Société des Amis (Quakers) et la Guilde internationale des Coopératrices. Nous espérons, si nous pouvons faire travailler ensemble ces groupes, que cette union frayera le chemin à une véritable fédération pacifiste radicale ». (1)

Très bien encore, mais même si une pareille fédération des groupements les plus radicaux produisait un organisme doué d’une unité d’esprit et de volonté plus grande que le posséderait une agglomération des sociétés les plus diverses, chaque groupement poursuivrait néanmoins son propre but et Relgis et ses adhérents poursuivraient le leur, et il n’y aurait pas beaucoup de changé. Toutes ces organisations se sont déjà spécialisées, leurs membres croient à leur tactique et ils n’accepteraient qu’individuellement, pas d’emblée certainement, les idées de Relgis qui, elles aussi, sont, quelquefois, très personnelles, comme lorsqu’il dit, dans son exposé de juillet 1928 : … « Nous condamnons la guerre, mais nous condamnons aussi la révolution, parce que nous sommes contre toute violence politique et contre toute intolérance morale et spirituelle »…

Là-dessus, Romain Rolland lui écrit, le 24 juillet 1928, ces paroles mémorables : … « Non, je ne condamne pas la révolution. Je crois la révolution, aussi bien que l’évolution, une forme nécessaire et fatale du développement humain : c’est la « variation brusque » de De Vries – c’est une loi, non définie encore, mais auguste et élémentaire. Révolution n’est point nécessairement synonyme de brutalité cruelle. Elle peut être une explosion d’enthousiasme et d’amour. Telle fut, au début, la Révolution de 1789. Si elle dégénéra en Terreur, il n’y avait là rien de fatal, mais manque fortuit d’intelligence politique et sociale, erreurs criminelles d’une royauté faible jusqu’à la trahison et d’une démagogie issue de la non-maturité du peuple et de la carence de vrais chefs. Mais la révolution est un tempo, presque inévitable, de la symphonie de l’histoire. Et il ne faut en nier ni la grandeur, ni même le bienfait. »

Le côté faible de Relgis me paraît être sa foi que d’autres accepteront cet ensemble d’idées excellentes et sentiments généreux, son Umanitarismul (Humanitarisme), qui est une création toute personnelle. Plus il y mettra d’idées, plus il rendra parfait cet ensemble, moins il réunira d’autres forces autour de lui, à l’exception d’adhérents tout personnels. Tous les autres n’en accepteront qu’une partie, avec des nuances et des modifications. La production vraiment intellectuelle et l’organisation sont des choses bien à part, du moins quand il s’agit de non-autoritaires.

Romain Rolland écrit, dans son message à la conférence de 1928 : … « Laissons de côté tout ce qui nous sépare, toutes nos nuances de pensées, politiques, sociales, religieuses, philosophiques ! Il ne s’agit pas, en ce moment, d’élaborer une doctrine unique, pour l’imposer à l’assentiment de la fédération. Toute doctrine – scientifique ou religieuse – est sujette à discussions. En voulant trop strictement fonder l’unité des esprits, elle la détruit.

« Il s’agit pour nous, à cette heure, de faire, dans le monde entier, front unique contre la guerre. Décrétons la résistance, l’opposition, le refus – le « Non !» absolu – à la guerre !

« Que si nous avons besoin d’un principe central sur lequel appuyer notre action, il suffit de celui de la solidarité et de l’entr’aide, je dirai : de la communion entre tous les vivants. C’est là un sentiment clair, immédiat. Et si les uns ou les autres, nous pouvons le faire dériver d’une croyance différente – (que ce soit la foi en un Père Divin, dont nous sommes tous les enfants, ou le monisme scientifique) – pour nous tous, il s’impose avec l’évidence impérieuse d’un impératif catégorique.

« Unissons toutes les forces spirituelles de la Vie contre les forces de la Mort !»…

Je comprends ces paroles dans le sens d’une résistance au Mal qui est la Guerre, sous toutes les formes et à toute occasion qu’il se présente et je ne doute pas que cette résistance comprenne aussi cette voie que je crois nécessaire et urgente : celle de saper les racines de la guerre dans la mentalité des hommes en remplaçant leur ignorance par des vraies connaissances. Ils sauront écraser alors le frai des requins avant que les requins croissent et les dévorent. Pour cela, il faut du travail intelligent et sérieux, quelque chose d’une autre trempe que le pacifisme superficiel et nominal des congrès et des banquets, que Relgis n’a pas non plus en grande estime. Pour lui, je pense qu’il ferait mieux en gagnant peu à peu des hommes de valeur à son Pacifisme intégral ou Humanitarisme, terme qui me paraît déjà pris par les humanitaires – dont nous sommes tous – et détournant l’attention de la question de Vie pour la reporter sur le problème Mort pour la Société, de la Paix et de la Guerre. Ces hommes lui arriveront de tous les milieux pacifistes, libertaires, humanitaires, avec une expérience et des facultés des plus variées (1). Ce sont ces hommes qui, alors, se grouperaient internationalement, laissant à leurs tâches spéciales les organisations, tant que leurs membres demeureraient intéressés dans leurs spécialisations. En pareil cas, un nouveau groupement homogène se formerait et irai plus droit vers son but qu’une Fédération prématurée, plus ou moins nominale, dont les membres ne sauraient quoi faire d’une doctrine qui n’est pas ou pas encore la leur, qui ne sera, certes, pas obligatoire pour eux et qui aurait quand même quelques attaches avec leur organisation. Bref, ce serait une situation très peu claire, comme fut, dans l’Internationale des Travailleurs, la position du Marxisme que Marx croyait avoir le droit et le devoir de répandre dans l’organisation entière de haut en bas.

Non que je prenne Relgis pour un autoritaire, mais il est un prophète et aux prophètes il faut toujours dire aussi de se mettre fraternellement dans les rangs à côté des autres. Il est trop bon et a trop de valeur pour se dépenser dans le jeu des organisations où d’autres, des routiniers, sauront être plus malins que lui et étoufferont ses idées s’il abandonne son indépendance présente et se met ou se fait mettre des liens soi-disant organisateurs. On trouve encore ses idées dans sa longue réponse à Romain Rolland, aux pages 27 à 142 du livre L’Internationale Pacifiste et je dis encore une fois qu’il serait dommage de submerger son œuvre dans quelque cadre d’organisation. Ou cette Internationale Pacifiste existe déjà, si les pacifistes ne sont pas divisés entr’eux en États, nécessairement hostiles et qui, un jour, se feront la guerre : ou bien elle n’existera jamais, s’ils sont vraiment des sectaires.

En réponse aux questions de l’Enquête, je dis donc que je ne suis pas convaincu de la nécessité absolue d’une Internationale Pacifiste. Si elle n’était qu’un lien organisateur formaliste, son existence serait un détail facilitant les relations entre les sociétés, détail qui concerne ces sociétés et de l’utilité duquel, n’appartenant à aucune d’elles, je n’ai pas à exprimer d’opinion. Un tel lien pratique ne saurait pas s’inspirer d’une idée complexe et personnelle, telle que la conception humanitariste, qui ne peut pas être celle de la plus grande partie des membres de ces sociétés ou alors elles s’y seraient déjà ralliés directement. Le sentiment commun en faveur de la Paix, d’un autre côté, est tellement une condition préalable de tout travail pour la Paix, que, s’il n’y a pas de raisons pratiques, il ne rend pas nécessaire, à lui seul, un lien organisateur commun.

Max NETTLAU.

22 décembre 1929 ; 8 février 1931.

1Extrait de La Revista Blanca, Barcelone, 1930, mais présenté ici sous forme de traduction libre et augmentée, rédigée par l’auteur en février 1931 et sous sa responsabilité. Le travail de copiste lui étant fastidieux, il est inévitable que l’auteur ait essayé d’améliorer quelque peu le texte. – M. N.

2Depuis, on a réalisé un Joint Peace Council, comité consultatif auquel sont affiliées les organisations suivantes : Bureau International Antimilitariste (La Haye), Mouvement International de Réconciliation (Vienne), Guilde Internationale des Coopératrices (Londres), Union des Pasteurs Antimilitaristes (Hollande), Comité de la Paix de la Société des Amis (Londres), Friend’s International Service Council (Londres), Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (Genève) et l’Internationale des Résistants à la Guerre (Angleterre).

Le Joint Peace Council a lancé, en octobre 1930, un « Manifeste contre la conscription et la préparation militaire de la jeunesse ». Le centre d’action du Joint est transplanté de Vienne à Londres ; le secrétaire honoraire est H. Runham-Brown, qui dirige aussi la War Resisters International.

3Quelques extraits de « l’Internationale Pacifiste » montreront qu’Eugen Relgis n’est nullement un dogmatique, et qu’il s’est lui-même mis en garde contre l’illusion de l’absolu et contre « l’inquisition des consciences » :

« Je n’en fait pas « un drapeau » (de l’humanitarisme). Un drapeau, n’importe lequel, est une chose limitée, restrictive, presque définitive comme un credo. Rarement le drapeau a-t-il été le symbole de la parfaite tolérance, de l’auto-critique, de cette clairvoyance qui sait douter et espérer quand même, qui sait voir au delà du présent – dans les mausolées du passé et dans les matrices de l’avenir » (page 63).

« Nous ne sommes pas les esclaves des mots. Nous ne redoutons pas les interprétations superficielles, fausses ou intéressées qui pourraient être données à l’humanitarisme moderne… Mot synthétique, l’humanitarisme résistera, parce qu’il est une expression de la vie humaine. Son destin est parallèle à celui de l’humanité et simultané avec lui. Travestie, ridiculisée par les sceptiques, dénaturée par les cyniques, la vérité essentielle de l’humanitarisme finira par apparaître à tous les yeux » (pages 67-68).

« Oh, les petites chapelles de tant de dogmes sociaux, éthiques et même esthétiques ! L’égo-centrisme de tant de dirigeants qui veulent incarner une idée ou une action et qui oublient qu’ils ne peuvent être que les serviteurs de l’idée, les guides de l’action ! Je ne connais que trop cette plaie du fanatisme, cette obsession de l’absolu, cette inquisition des consciences ! » (page 73).

« L’humanitarisme n’est pas et ne saurait devenir un moule fixe, définitif, dans lequel soient pressurées les réalités vivantes des individus – et les formes sociales des classes, des nations, des races… L’humanitarisme s’accroît parallèlement avec tous les progrès scientifiques, techniques, économiques, éthiques, intellectuels, de l’humanité – de même que le corps de l’homme s’accroît simultanément avec les organes qu’il renferme » (page 74-75), etc…

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