Le syndicalisme : théorie et pratique (Emma Goldman)

Le syndicalisme : théorie et pratique

[Note du traducteur : les mots en italique suivis d’un astérisque* sont en français dans le texte original. Toutes les notes sont du traducteur.]

Première partie : Emma Goldman, Mother Earth, Volume VII, N°11, Janvier 1913 (texte anglais original disponible ici : http://dwardmac.pitzer.edu/anarchist_archives/goldman/ME/mev7n11.html)

Étant donné le fait que les idées incarnées par le syndicalisme ont été pratiquées par les travailleurs depuis le dernier demi-siècle, même sans l’appui d’une conscience sociale ; que dans ce pays, cinq hommes ont dû payer de leur vies parce qu’ils préconisaient les méthodes syndicalistes comme méthodes les plus efficaces dans la lutte du travail contre le capital1; et que, de plus, le syndicalisme a été consciemment pratiqué par les travailleurs de France, d’Italie et d’Espagne depuis 1895, il est plutôt amusant d’observer certaines personnes en Amérique et en Angleterre se jeter maintenant sur le syndicalisme comme si c’était une proposition parfaitement nouvelle et inédite.

Il est étonnant de constater à quel point les Américains sont naïfs, à quel point ils sont grossiers et immatures dans les domaines d’importance internationale. À cause de sa prétendue aptitude pratique, l’Américain moyen est le tout dernier à apprendre les moyens et tactiques modernes employés dans les grandes luttes de son temps. Il est toujours à la traîne sur les idées et les méthodes que les travailleurs européens ont appliquées depuis des années avec un grand succès.

On pourrait affirmer, bien sûr, qu’il s’agit d’un simple signe de jeunesse de la part des Américains. Et c’est beau, effectivement, d’avoir un esprit jeune, frais, pour recevoir et percevoir. Mais malheureusement, l’esprit américain semble ne jamais grandir, mûrir et cristalliser ses opinions.

C’est peut-être pour cette raison qu’un révolutionnaire américain peut en même temps être un politicien. C’est aussi la raison pour laquelle les dirigeants de l’Industrial Workers of the World2 (I.W.W.) se maintiennent dans le Parti Socialiste, qui est à l’opposé des principes aussi bien que des activités de l’I.W.W. C’est aussi pourquoi un marxiste inflexible peut proposer aux anarchistes de travailler avec la faction qui a débuté sa carrière par la plus amère et malveillante persécution de l’un des pionniers de l’anarchisme, Michel Bakounine3. En bref, pour l’esprit flou et incertain du radical américain, les idées et méthodes les plus contradictoires sont possibles. Le résultat est un triste chaos dans le mouvement radical, une sorte de bouillie intellectuelle, sans goût ni caractère.

Aujourd’hui, le syndicalisme est le passe-temps d’un grand nombre d’Américains, des « intellectuels ». Non pas qu’ils sachent quoi que ce soit à ce propos, à part que quelques grandes autorités – Sorel, Bergson ou d’autres4 – en sont partisans : car les Américains ont besoin du sceau de l’autorité, sans quoi ils n’accepteraient pas une idée, même si elle était des plus vraies et valables.

Nos magazines bourgeois sont pleins de dissertations sur le syndicalisme. Une de nos universités les plus conservatrices a même été jusqu’à publier une œuvre d’un de ses étudiants sur ce sujet, qui a eu l’approbation d’un professeur. Et tout cela non pas parce que le syndicalisme est une force et qu’il est pratiqué avec succès par les travailleurs d’Europe, mais parce que – comme je l’ai dit précédemment – il est validé par une autorité officielle.

Comme si le syndicalisme avait été découvert par la philosophie de Bergson ou les discours théoriques de Sorel et Berth5, et n’avait pas existé et vécu parmi les travailleurs longtemps avant que ces hommes n’écrivent à son propos. La caractéristique qui distingue le syndicalisme de la plupart des philosophies est qu’il représente la philosophie révolutionnaire du monde ouvrier, conçue et née dans la lutte et l’expérience concrètes des ouvriers eux-mêmes – et non pas dans les universités, les facultés, les bibliothèques ou dans le cerveau de quelque scientifique. La philosophie révolutionnaire du monde ouvrier, voilà le sens réel et essentiel du syndicalisme.

Déjà dès 1848, une grande partie des travailleurs avaient réalisé la totale futilité de l’activité politique comme aide à leur lutte économique. À cette époque déjà, l’exigence de mesures économiques directes progressait en même temps que l’opposition à d’inutiles gaspillages d’énergie dans le cadre de la politique. Ce n’était pas le cas seulement en France mais, même avant cela, en Angleterre, où Robert Owen6, un vrai socialiste révolutionnaire, a propagé des idées similaires.

Après des années d’agitation et d’expérimentation, l’idée a été intégrée par la première convention de l’Internationale en 1867, dans l’idée que l’émancipation économique des travailleurs doit être le but principal de tout révolutionnaire, auquel tout le reste doit être subordonné.

En fait, ce fut cette position radicale même qui provoqua finalement la scission dans le mouvement révolutionnaire de l’époque, et sa division en deux factions : l’une, derrière Marx et Engels, visant la conquête politique ; l’autre, derrière Bakounine et les travailleurs latins, avançant dans un cadre industriel et syndical. Le développement ultérieur de ces deux ailes est familier à toutes les femmes et tous les hommes qui réfléchissent : l’une s’est graduellement centralisée dans une énorme machine, avec pour seul but de conquérir le pouvoir politique à l’intérieur de l’État capitaliste existant ; l’autre est devenue un facteur révolutionnaire encore plus essentiel, redouté par l’ennemi comme la plus grande menace à son autorité.

C’est en l’an 1900, alors que j’étais déléguée au Congrès Anarchiste à Paris7, que je suis entrée pour la première fois en contact avec le syndicalisme en action. La presse anarchiste a discuté du sujet pendant des années avant cela ; de ce fait, nous, les anarchistes, avions des connaissances à propos du syndicalisme. Mais ceux d’entre nous qui vivions en Amérique devions nous contenter de sa dimension théorique.

En 1900 cependant, j’ai vu l’effet qu’il produisait sur le monde ouvrier en France : la force, l’enthousiasme et l’espoir que le syndicalisme inspirait aux travailleurs. Ce fût aussi l’occasion pour moi de découvrir les enseignements de l’homme qui, plus que quiconque, a dirigé le syndicalisme vers des méthodes d’action précises, Fernand Pelloutier8. Malheureusement, je n’ai pas pu rencontrer ce remarquable jeune homme, car il était alors déjà très malade d’un cancer9. Mais où que je sois allée, quelque soit la personne avec qui j’ai parlé, l’amour et la dévotion pour Pelloutier étaient fabuleux, tous étant d’accord pour dire que c’est lui qui a rassemblé les forces des mécontents dans le mouvement ouvrier français et les a emplis d’une nouvelle vie et d’un nouvel objectif, celui du syndicalisme.

À mon retour en Amérique, j’ai immédiatement commencé à propager les idées du syndicalisme, particulièrement l’action directe et la grève générale. Mais c’était comme parler à un mur – personne ne comprenait, même les éléments les plus radicaux, et l’indifférence était complète dans les rangs ouvriers.

En 1907, je suis allée en tant que déléguée au Congrès Anarchiste à Amsterdam10 et, lorsque j’étais à Paris, j’ai rencontré les syndicalistes les plus actifs au sein de la Confédération Générale du Travail : Pouget, Delesalle, Monatte, et bien d’autres11. Au delà de cela, j’ai eu l’opportunité de voir le syndicalisme dans son fonctionnement quotidien, dans ses aspects les plus constructifs et exaltants.

Je souhaite par là signaler que ma connaissance du syndicalisme ne vient pas de Sorel, Bergson ou Berth, mais d’un contact réel et de l’observation du travail colossal fourni par les travailleurs de Paris dans les rangs de la CGT. Cela demanderait tout un livre pour expliquer en détail ce que fait le syndicalisme pour les travailleurs français. Dans la presse américaine, on ne parle que de ses méthodes de résistance, des grèves et du sabotage, des conflits entre le travail et le capital. Ce sont sans doute des sujets très importants, et pourtant la principale valeur du syndicalisme est bien plus profonde. Elle consiste en l’effet constructif et éducatif sur la vie et la pensée des masses.

Voici la différence fondamentale entre le syndicalisme et les vieilles méthodes trade-unionistes : tandis que les vieux trade unions, sans exceptions, agissent à l’intérieur du salariat et du capitalisme, considérant ces derniers comme inévitables, le syndicalisme rejette et condamne l’organisation industrielle actuelle comme étant injuste et criminelle, et n’espère pour les travailleurs aucun résultat durable de la part de ce système.

Bien sûr, le syndicalisme, comme les vieux trade unions, se bat pour des progrès immédiats, mais il n’est pas assez stupide pour prétendre que le monde ouvrier peut attendre des conditions humaines de la part d’une organisation économique inhumaine de la société. Ainsi, il arrache simplement à l’ennemi ce qui peut le forcer à capituler ; dans l’ensemble, cependant, le syndicalisme vise, et concentre son énergie sur le renversement complet du salariat. En effet, le syndicalisme va plus loin : il vise à libérer le travail de toute institution qui n’a pas pour but le libre développement de la production au bénéfice de toute l’humanité. En bref, l’objectif ultime du syndicalisme est de reconstruire la société de son état centralisé, autoritaire et brutal actuel à une société basée sur l’association libre et fédérée des travailleurs dans un cadre de liberté économique et sociale.

Avec cet objectif en vue, le syndicalisme œuvre dans deux directions : premièrement, en sapant les institutions existantes, deuxièmement, en éduquant et en faisant progresser les travailleurs et en cultivant leur esprit de solidarité, pour les préparer à une vie pleine et libre, quand le capitalisme aura été aboli.

Le syndicalisme est, par essence, l’expression économique de l’anarchisme. Ce fait explique la présence si nombreuse d’anarchistes dans le mouvement syndical. Comme l’anarchisme, le syndicalisme prépare les travailleurs à une économie directe, en tant qu’agents conscients dans les grandes luttes d’aujourd’hui, aussi bien qu’en tant qu’agents conscients dans la tâche de reconstruction de la société en industries autonomes, et contre l’esprit paralysant de la centralisation avec sa machinerie bureaucratique de corruption inhérente à tout parti politique.

Réalisant que les intérêts diamétralement opposés du capital et du travail ne pourront jamais être réconciliés, le syndicalisme devra rejeter les vieilles méthodes usées et dépassées du trade-unionisme, et déclarer une guerre ouverte au régime capitaliste, aussi bien qu’à toutes les institutions qui aujourd’hui le soutiennent et le protègent.

Par conséquent, le syndicalisme, dans sa bataille quotidienne contre le capitalisme, rejette le système contractuel, car il ne considère pas le travail et le capital comme étant égaux, et ne peut donc consentir à un accord que l’un a le pouvoir de rompre, alors que l’autre doit s’y soumettre sans contreparties.

Pour des raisons similaires, le syndicalisme rejette les négociations dans les conflits sociaux, parce que de telles procédures servent seulement à donner du temps à l’ennemi pour préparer son issue au combat, et faire ainsi échouer l’objectif ultime que les travailleurs se préparent à réaliser. En outre, le syndicalisme défend la spontanéité, à la fois pour préserver la force de combat des travailleurs, mais aussi parce que cela laisse l’ennemi dans l’ignorance et l’oblige donc à un accord rapide ou lui inflige de grandes pertes.

Le syndicalisme s’oppose à l’établissement d’une grande trésorerie syndicale, car l’argent est un élément aussi corrupteur dans les rangs ouvriers que dans ceux du capitalisme. Nous, en Amérique, savons à quel point cela est vrai. Si le mouvement ouvrier dans notre pays n’était pas financé par de tels fonds, il ne serait pas aussi conservateur, et les dirigeants ne seraient pas aussi facilement corrompus. Cependant, la raison principale de l’opposition du syndicalisme à de grandes trésoreries réside dans le fait qu’elles créent des distinctions de classes et des jalousies parmi les rangs ouvriers, si préjudiciables à l’esprit de solidarité. Le travailleur dont l’organisation a de grandes ressources se considère supérieur a son frère plus pauvre, comme il se considère meilleur que l’homme qui gagne cinquante cents de moins par jour.

La principale valeur éthique du syndicalisme réside dans l’accent qu’elle place sur la nécessité du monde ouvrier de se débarrasser des éléments de dissension, de parasitisme et de corruption dans ses rangs. Il cherche à cultiver le dévouement, la solidarité et l’enthousiasme, qui sont bien plus essentiels et vitaux que l’argent dans la lutte économique.

Comme je l’ai déjà dit, le syndicalisme s’est étendu sur la base de la déception des travailleurs vis-à-vis des méthodes politiques et parlementaires. Au cours de son développement, le syndicalisme a appris à voir dans l’État – avec son porte-parole, le système représentatif – un des plus grands soutiens du capitalisme, comme il a appris que l’armée et l’Église sont les principaux piliers de l’État. C’est aussi que le syndicalisme a tourné le dos au parlementarisme et aux appareils politiques, et s’est tourné vers l’arène économique où le monde ouvrier gladiateur peut, tout seul, rencontrer son ennemi en remportant la victoire.

L’expérience historique conforte les syndicalistes dans leur opposition sans compromis au parlementarisme. Beaucoup sont entrés dans la vie politique et, ne voulant pas se laisser corrompre par son atmosphère, se sont retirés de leur fonction pour se dévouer à la lutte économique – Proudhon, le révolutionnaire hollandais Nieuwenhuis, John Most et bien d’autres12. Tandis que ceux qui ont persisté dans le bourbier parlementaire ont fini par trahir leur parole, sans rien avoir remporté pour le monde ouvrier. Mais il n’est pas nécessaire de discuter ici de l’histoire politique. On peut se contenter de dire que les syndicalistes sont antiparlementaires en conséquence de leur amère expérience.

De la même façon, l’expérience a déterminé leur attitude antimilitariste. À de nombreuses reprises, l’armée a été utilisée pour tirer sur les grévistes et pour inoculer l’idée écœurante du patriotisme, dans le but de diviser les travailleurs entre eux et d’aider les maîtres au pillage. L’ébranlement de la superstition du patriotisme que l’agitation syndicale a provoqué est évident au vu de l’inquiétude de la classe dirigeante vis-à-vis de la loyauté de l’armée, et au vu de l’inflexible persécution contre les antimilitaristes. Naturellement, car la classe dirigeante se rend bien mieux compte que les travailleurs que lorsque les soldats refuseront d’obéir à leurs supérieurs, tout le système capitaliste sera condamné.

En effet, pourquoi les travailleurs sacrifieraient leurs enfants quand ceux-ci pourraient être utilisés pour tirer sur leurs propres parents ? Ainsi, le syndicalisme n’est pas seulement logique dans son agitation antimilitariste : celle-ci a des conséquences pratiques, et de grande portée, dans la mesure où elle soutire à l’ennemi son arme la plus puissante contre le monde ouvrier.

(À suivre au prochain numéro)

Seconde et dernière partie : Emma Goldman, Mother Earth, Volume VII, N°12, février 1913 (texte anglais original disponible ici : http://fair-use.org/mother-earth/1913/02/syndicalism-its-theory-and-practice)

Venons-en maintenant aux méthodes du syndicalisme – l’action directe, le sabotage et la grève générale.

Action directe : effort collectif ou individuel conscient pour protester contre, ou remédier aux conditions sociales par la revendication systématique du pouvoir économique des travailleurs.

Le sabotage a été décrié comme criminel, même par de soi-disant socialistes révolutionnaires. Bien sûr, si vous croyez que la propriété, qui exclut le producteur de son usage, est légitime, alors le sabotage est vraiment un crime. Mais un socialiste, à moins de rester sous l’influence de la morale bourgeoise – une morale qui permet à une poignée de personnes de monopoliser la terre aux dépens du grand nombre – ne peut pas sérieusement soutenir que la propriété capitaliste est inviolable. Le sabotage sape cette forme de possession privée. Peut-on alors le considérer comme un crime ? Au contraire, il est conforme à la meilleure signification de l’éthique, puisqu’il aide la société à se débarrasser de son pire ennemi, du facteur le plus préjudiciable à la vie sociale.

Le sabotage consiste principalement à entraver, par tous les moyens possibles, le cours normal de la production, démontrant ainsi la détermination des travailleurs à donner selon ce qu’ils reçoivent, et pas davantage. Par exemple, pendant la grève des cheminots de 1910 en France13, les biens périssables étaient envoyés dans des trains lents ou dans une direction opposée à celle qui était attendue. Qui, à part le plus ordinaire des philistins, appellera cela un crime ? Si les cheminots eux-mêmes sont affamés et que le public innocent n’a pas un sentiment de solidarité suffisant pour exiger que ces hommes aient assez pour vivre, il perdra la sympathie des grévistes et devra en subir les conséquences.

Une autre forme de sabotage consistait, durant cette grève, à poser de lourdes caisses sur des marchandises étiquetées « fragile » : du cristal, de la porcelaine ou des vins précieux. Du point de vue de la loi, ce fut peut-être un délit, mais du point de vue de l’humanité commune, ce fut une chose très sensée.

C’est également vrai pour ce qui est de dérégler un métier à tisser dans une usine textile, ou respecter la loi à la lettre avec toutes ses contraintes, comme l’ont fait les cheminots italiens, causant ainsi la confusion dans le service ferroviaire14. Autrement dit, le sabotage est simplement une arme défensive dans la guerre industrielle, l’arme la plus efficace parce qu’elle atteint le capitalisme en son point le plus vital : la poche.

Par l’expression « grève générale », les syndicalistes entendent l’arrêt de l’activité, la cessation du travail. Nul besoin qu’une telle grève soit reportée jusqu’à ce que tous les travailleurs d’un lieu donné ou d’un pays soient prêts. Comme l’ont montré Pelloutier, Pouget ou d’autres, et comme l’ont montré particulièrement les événements récents en Angleterre, la grève générale peut être lancée par une seule industrie et exercer une force énorme. C’est comme quand une personne crie soudain « au voleur ! ». Immédiatement, les autres reprennent ce cri, jusqu’à ce qu’il résonne dans l’air. La grève générale, initiée par une organisation donnée, une industrie ou une petite minorité consciente parmi les travailleurs, est le « au voleur » industriel, qui est bientôt repris par bien d’autres industries, se propageant comme un incendie en un temps très court.

Une des objections formulées par les politiciens contre la grève générale est que les travailleurs souffriront aussi du manque de ressources. Premièrement, les travailleurs ont pris l’habitude de souffrir de la faim. Ensuite, il est certain que la grève générale aboutit plus sûrement à une issue rapide qu’une grève ordinaire. Observez les grèves des transports et des mineurs en Angleterre : comme les seigneurs de l’État et du Capital ont été si vite forcés à faire la paix. De plus, le syndicalisme reconnaît le droit des producteurs à ce qu’ils ont créé, c’est-à-dire, le droit des travailleurs de se servir si la grève ne trouve pas d’issue rapide.

Sorel soutient que la grève générale est une motivation qui donne aux gens du sens à leur vie ; il exprime une pensée que les anarchistes ne se lassent jamais de mettre en avant. Mais je ne suis plus Sorel lorsqu’il dit que la grève générale est un mythe qui ne sera peut-être jamais réalisé. Je pense que la grève générale se réalisera lorsque le monde ouvrier comprendra toute sa valeur – sa valeur destructive aussi bien que constructive, comme commencent effectivement à s’en rendre compte de nombreux travailleurs partout dans le monde.

Ces idées et méthodes du syndicalisme pourraient être vues par certains comme purement négatives, bien que leurs effets sur la société ne le soient pas du tout aujourd’hui. Mais le syndicalisme a aussi un aspect directement positif. En fait, bien plus de temps et d’efforts sont dédiés à cette phase qu’aux autres. Diverses formes d’activités syndicales sont conçues pour préparer les travailleurs, même dans les conditions sociales et industrielles actuelles, à la vie dans une nouvelle société meilleure15. À cette fin, les masses sont formées à l’esprit d’entraide et de fraternité, leur capacité d’initiative et leur indépendance sont développées, et un esprit de corps* est maintenu, dont l’âme même est l’objectif et les intérêts communs du prolétariat international.

Les plus importantes de ces activités sont les mutualités*, ou sociétés d’aide mutuelle, établies par les socialistes français. Leur objet est, principalement, d’obtenir du travail pour les membres au chômage, et de faire progresser à travers le monde cet esprit d’assistance mutuelle qui réside dans la conscience de la communauté d’intérêts des travailleurs.

Dans The Labor Movement in France16, Mr. Levine affirme que durant l’année 1902, plus de 74 000 travailleurs, sur un total de 99 000 candidats, ont obtenu du travail via ces sociétés, sans être forcés à subir l’extorsion des escrocs des bureaux d’embauche.

Ces derniers sont source de profonde humiliation ainsi que de la plus honteuse exploitation du travailleur. C’est particulièrement vrai en Amérique, où les agences d’embauche sont aussi dans bien des cas des agences de détectives dissimulées, utilisant les travailleurs sans emploi pour réprimer d’autres régions, sous de fausses promesses d’un emploi stable et rémunérateur.

La CGT a compris depuis longtemps que les agences d’embauche jouent un rôle de sangsue sur les travailleurs sans emploi et de pépinières de briseurs de grèves. Par la menace d’une grève générale, les syndicalistes français ont obligé le gouvernement à abolir les bureaux d’embauche escrocs et les propres mutualités* des travailleurs les ont quasiment entièrement supplantées, pour le plus grand bien économique et moral du monde ouvrier.

En plus des mutualités*, les syndicalistes français ont instauré d’autres activités ayant pour but de renforcer les liens de solidarité et d’entraide des travailleurs. Par exemple, les efforts pour aider les travailleurs à voyager d’un endroit à un autre. La valeur pratique comme éthique d’une telle aide est inestimable. Elle sert à instiller l’esprit de camaraderie et donne un sentiment de sécurité par la perception de l’unité avec la grande famille ouvrière. C’est l’un des effets essentiels de l’esprit syndical en France et dans les autres pays latins. Nous aurions bien besoin de tels efforts dans notre pays. Quelqu’un peut-il douter de l’importance de la conscience des travailleurs qui viendraient, par exemple, de Chicago à New York, certains d’y trouver des camarades prêts à leur fournir logement et nourriture jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi stable ? Ce type de pratiques est totalement étrangère aux ouvriers de notre pays, et il en résulte que le travailleur voyageant à la recherche d’un boulot – le type ordinaire – est constamment à la merci des gendarmes et des policiers, victime des lois contre le vagabondage, et le malheureux matériau d’où est recruté par la pression de la nécessité, l’armée de briseurs de grèves.

J’ai régulièrement pu être témoin, au siège de la Confédération, de cas de travailleurs qui venaient avec leur carte du syndicat de diverses régions de France, et même d’autres pays d’Europe, et à qui l’on donnait des repas et un hébergement, et qu’on encourageait par chaque preuve d’esprit fraternel, et qui se sentaient chez eux grâce à leurs camarades ouvriers de la CGT. C’est dans une grande mesure à cause de ces activités des syndicalistes que le gouvernement est obligé d’employer l’armée pour la répression des grèves, parce que peu de travailleurs se proposent pour ce genre de services, grâce aux efforts tactiques du syndicalisme.

Tout aussi importante que les activités d’entraide des syndicalistes, la coopération qu’ils ont établie entre la ville et la campagne, entre l’ouvrier d’usine et le paysan ou le fermier, permet à ces derniers de fournir de la nourriture aux travailleurs pendant les grèves, ou de s’occuper des enfants des grévistes. Cette forme de solidarité pratique a été expérimentée dans notre pays pour la première fois durant la grève de Lawrence17, avec des résultats encourageants.

Et toutes ces activités syndicales sont imprégnées d’un esprit de travail éducatif, perpétué systématiquement par des cours du soir sur tous les sujets essentiels traités d’un point de vue libertaire, sans préjugés – à l’inverse du savoir corrompu dont on bourre les crânes dans nos écoles publiques. L’étendue de cette éducation est vraiment phénoménale, comprenant l’hygiène sexuelle, les soins aux femmes enceintes et en couche, la tenue du foyer et le soin aux enfants, les installations sanitaires et l’hygiène générale ; en fait, chaque branche de la connaissance humaine – la science, l’histoire, l’art – reçoit la plus grande attention, associée à l’engagement pratique dans les bibliothèques ouvrières, les dispensaires, les concerts et les fêtes, les plus grands artistes et écrivains de Paris considèrent comme un honneur d’y participer.

L’une des tâches les plus importantes du syndicalisme est de préparer les travailleurs, aujourd’hui, pour le rôle qu’ils auront dans une société libre18. Ainsi, les organisations syndicales fournissent à leurs membres des manuels sur tous les commerces et les industries, dont le contenu est pensé pour faire du travailleur un adepte de ses choix personnels, un maître de son métier, dans le but de le familiariser avec toutes les branches de son industrie, afin que lorsque les ouvriers se réapproprieront finalement la production et la distribution, le peuple sera pleinement préparé à gérer avec succès ses propres affaires.

Une démonstration de l’efficacité de cette campagne éducative du syndicalisme nous est donnée par les cheminots d’Italie, dont la maîtrise de tous les détails du transport est si grande qu’ils pourraient proposer au gouvernement italien de gérer eux-mêmes les chemins de fer du pays et garantir leur fonctionnement avec plus d’économies et moins d’accidents que ce qui est fait à présent par le gouvernement.

Les syndicalistes ont brillamment prouvé leur compétence à gérer la production lors de la grève des souffleurs de verre en Italie. Les grévistes ont alors décidé eux-mêmes, plutôt que de rester oisifs au cours de la grève, de prendre en charge la production du verre. Le merveilleux esprit de solidarité résultant de la propagande syndicale leur a permis de construire une verrerie en un temps incroyablement court. Un vieux bâtiment, loué pour cet usage et qui aurait normalement nécessité des mois pour être remis dans un état convenable, a été transformé en verrerie en quelques semaines, par l’effort solidaire des grévistes avec l’aide de leurs camarades qui ont travaillé dur avec eux après leur journée de travail. Ensuite, les grévistes ont commencé à faire fonctionner la verrerie, et leur projet coopératif de travail et de distribution a fait ses preuves, durant la grève, à tous les niveaux, de façon si satisfaisante que cette usine expérimentale a été rendue permanente et qu’une partie de l’industrie du verre soufflé en Italie est désormais aux mains de l’organisation coopérative des ouvriers.

Cette méthode d’éducation appliquée ne se contente pas seulement de former le travailleur à la lutte quotidienne, mais sert aussi à le préparer à la lutte finale et à l’avenir, lorsqu’il prendra sa place dans la société en tant qu’être intelligent et conscient, et en tant que producteur utile, quand le capitalisme sera aboli.

Presque tous les principaux syndicalistes sont d’accord avec les anarchistes sur le fait qu’une société libre ne peut exister que par l’association volontaire, et que son succès final dépendra du développement intellectuel et moral des travailleurs qui remplaceront le système salarial par une nouvelle organisation sociale, basée sur la solidarité et le bien-être économique pour tous. Voilà ce qu’est le syndicalisme, en théorie et en pratique.

Traduit et annoté par Au Prochain Chapitre en mars 2017.

1Emma Goldman fait référence aux événements du Haymarket Square de Chicago du 4 mai 1886. Un appel à la grève générale avait été lancé à partir du 1er mai, suivi par environ 340 000 personnes (source : Wikipedia, Fête du travail). Lors du rassemblement au Haymarket Square de Chicago le 4 mai, une bombe fit soixante-six blessés (sept d’entre eux mourront de leurs blessures). Sans preuve de leur responsabilité, huit anarchistes furent poursuivis, plus sur les bases de leurs idées politiques que sur quelque fait que ce soit. Quatre d’entre eux furent condamnés à mort (Albert Parsons, August Spies, Adolph Fischer et Georges Engel), trois restèrent prisonniers et Louis Lingg se suicida dans sa cellule (source : Une histoire populaire des États-Unis, Howard Zinn, Agone, 2002).

2Syndicat fondé en 1905 à Chicago.

3En 1872, Michel Bakounine et James Guillaume furent exclus de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs, la Première Internationale) après que Bakounine ait attaqué les positions politiques et stratégiques de Marx dans la circulaire Aux compagnons de la Fédération des sections internationales du Jura, contenant également des attaques personnelles (source : Les Anarchistes, dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, article sur Michel Bakounine, Jean-Christophe Angaut).

4Georges Sorel (1847-1922) : théoricien du syndicalisme révolutionnaire qui se rapprocha ensuite de l’extrême droite.

Henri Bergson (1869-1941) : sa philosophie a inspiré des théoriciens du syndicalisme, dont Georges Sorel (source : Syndicalisme révolutionnaire et philosophie pragmatiste : des affinités sélectives, Irène Pereira, 2011).

5Édouard Berth (1875-1939) : théoricien du syndicalisme révolutionnaire disciple de Sorel (Source : Wikipédia).

6Robert Owen (1771-1858) : socialiste utopique britannique.

7Des délégué-e-s de douze nationalités s’étaient rendu-e-s à Paris pour un congrès antiparlementaire devant réunir anarchistes et communistes révolutionnaires le 19 septembre 1900, mais celui-ci fut interdit au dernier moment. Le mouvement ouvrier s’orientera alors vers le syndicalisme révolutionnaire (source : AL, le mensuel, n°199, octobre 2010, Guillaume Davranche).

8Fernand Pelloutier (1867-1901) : journaliste anarchiste et syndicaliste partisan de la grève générale. Il s’était rendu à Paris le 19 septembre 1900 pour participer au congrès antiparlementaire (source : Les Anarchistes, dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Guillaume Davranche).

9Il était en fait atteint d’un lupus qui lui déformait peu à peu le visage (source : Les Anarchistes, dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Guillaume Davranche).

11Émile Pouget (1860-1931) : militant anarchiste fondateur du Père Peinard (inspiré du Père Duchêne). Il fut secrétaire adjoint de la Section des fédérations de la CGT de 1901 à 1908. (Source : Les Anarchistes, dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Colette Chambelland, Guillaume Davranche, Josef Ulla)

Paul Delesalle (1870-1948) : mécanicien puis libraire spécialisé, secrétaire adjoint des bourses de la CGT de 1897 à 1908. (Source : Les Anarchistes, dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Colette Chambelland, Guillaume Davranche)

Pierre Monatte (1881-1960) : correcteur d’imprimerie, anarchiste. Au congrès d’Amsterdam, il a soutenu le syndicalisme révolutionnaire de la CGT et a proposé qu’il serve de modèle aux autres pays. (Source : Les Anarchistes, dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone, Colette Chambelland, Guillaume Davranche, Anthony Lorry)

12Ferdinand Domela Neuwenhuis (1846-1919) : militant anarchiste et antimilitariste né à Amsterdam, partisan de la grève générale tout en restant critique par rapport au syndicalisme (source : Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Ferdinand_Domela_Nieuwenhuis)

John Most (Johann Most 1846-1906) : militant anarchiste américain né à Augsbourg, en Bavière. Il y eut une campagne de presse contre lui pour le présenter comme responsable des évènements de Haymarket Square. (Source : Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Most)

13La première grande grève des cheminots a eu lieu du 8 au 19 octobre 1910. (Source : http://www.ihs.cgt.fr/IMG/pdf_1726_CIHS_115.pdf)

14En février 1905, les cheminots italiens font une grève du zèle en réaction à un projet de loi visant à la nationalisation des chemins de fer et à l’interdiction des grèves de cheminots. (Source : Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/1905_en_Italie)

15Cette remarque rejoint (mis à part pour le parlementarisme) la position de Rosa Luxemburg dans Réforme sociale ou révolution ? : « Dans l’état actuel des choses la lutte syndicale et la lutte parlementaire sont conçues comme des moyens de diriger et d’éduquer peu à peu le prolétariat en vue de la prise de pouvoir politique. » (Oeuvres I, Rosa Luxembourg, traduit par Irène Petit, éditions Maspero). Rosa Luxemburg oppose ce rôle d’éducation à la prise de pouvoir au simple rôle d’amélioration des conditions de vie immédiates défendu par Berstein.

16The Labor Movement in France. A Study in Revolutionary Syndicalism. Louis Levine, 1912, Columbia U.P., New York.

17La grève du pain et des roses est une grève de travailleurs immigrants affiliés à l’I.W.W. qui a eu lieu en 1912 à Lawrence dans le Massachusetts. (Source : Wikipédia https://en.wikipedia.org/wiki/1912_Lawrence_textile_strike)

18Voir note 15.

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