Le travail, Charlotte Wilson

Le travail

Charlotte Wilson, Freedom, Volume 2, Number 22, July 1888

« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain1 » est une ancienne malédiction datant de l’époque de l’esclavage. Et vraiment, pour l’esclave, le travail épuise la chair.

Quel plaisir a, dans son travail, l’esclave-salarié moderne, par exemple, lorsqu’il peine heure après heure et jour après jour dans quelque travail routinier exténuant, dans lequel il ne voit aucune utilité particulière, et pour lequel il n’a aucun goût particulier ; il peine laborieusement sans arrêt, sans autre perspective que ce même cycle ennuyeux, jusqu’à ce qu’il s’écroule et soit envoyé dans une workhouse2, comme on envoie un cheval de trait épuisé à l’abattoir ? Comment le travail peut-il être autre chose qu’un fardeau détestable dans de telles circonstances ? Comment de tels travailleurs peuvent-ils avoir d’autres envies que de s’impliquer aussi peu que possible ? D’autres préoccupations que la quantité de misérable pitance qu’ils gagnent par cette prostitution de leur vie d’hommes ? Ce n’est pas étonnant que pour la majorité des ouvriers d’aujourd’hui le salaire soit la seule incitation à travailler, et que l’idée de travailler pour autre chose que le salaire semble être une absurdité. Ce n’est pas étonnant que lorsqu’ils peuvent éviter de travailler, ils traînent, ou qu’ils cherchent un soulagement physique ou mental pour leurs nerfs émoussés et blasés dans les spiritueux, la bière et le jeu.

La nature du système industriel et manufacturier moderne est en soi suffisante pour expliquer le désœuvrement de la classe ouvrière ; mais il y a actuellement beaucoup d’autres causes qui se conjuguent toutes pour induire dans les masses la même idée de dégoût du travail.

Le travail manuel est vu comme une marque d’infériorité pour l’ouvrier. Quelle que soit son habileté, il est considéré comme appartenant au rang le plus bas dans la société. Casquette en main, il se tient humblement devant le travailleur intellectuel, le dirigeant, le simple monopoleur, attendant leur permission pour travailler et qu’ils dirigent ses efforts. Il est leur larbin, leur chose, un rouage de leur machine de production de richesse. Comment peut-il s’épanouir dans le labeur qui l’avilit aux yeux de ses compagnons et qui est la source de la perte de sa dignité personnelle ?

Et puis il n’est jamais en sécurité, même dans cette position inférieure qui, au moins, lui permet de vivre. D’une semaine à l’autre, d’un jour à l’autre, il peut être jeté à la rue, devant mendier de porte à porte la permission de travailler pour gagner de quoi vivre. Cette insécurité écrase dans l’œuf l’émergence d’un éventuel intérêt qu’il pourrait être amené à trouver dans son activité particulière. Il pourrait être intéressé à finir son travail, à découvrir quelque amélioration, mais pendant tout ce temps il sait bien, au fond, qu’il ne détermine ni ne participe à l’utilité finale de son travail, que demain il pourrait être un vagabond sans abri, ses liens avec son emploi présent étant rompus pour toujours.

Il y aurait tant à dire sur les propriétés du travail ; passons maintenant aux conditions de vie matérielles des ouvriers. Une nourriture insuffisante depuis la plus petite enfance ; sinon insuffisante en quantité, du moins insuffisante en éléments nutritifs, malsaine et frelatée comme toutes les provisions misérables vendues dans les magasins à bon marché de nos grandes villes. Des vêtements insuffisants : du coton et des habits de mauvaise qualité et des bottes à semelles de papier, et pas assez même de ça. Un air vicié : des usines et des ateliers sales, mal aérés toute la journée, des rues nauséabondes, moites ou poussiéreuses pour rentrer chez soi, des pièces chaudes et étroites pour s’asseoir, manger et dormir. Ces seules conditions sont suffisantes pour faire flancher l’énergie nerveuse de celui d’entre nous qui a le plus de force et de santé, et les hommes et les femmes qui ont vécu depuis des générations dans une telle misère n’ont ni force ni santé. Une réflexion brève suffit à nous étonner, non de l’oisiveté, mais de l’activité de la classe ouvrière.

Et les monopoleurs ? Il y a une forte tendance parmi eux aussi à croire que la seule fin de l’effort utile est de remplir leurs poches, et un dégoût prononcé pour le travail en lui-même ; et pourtant leurs vies ne sont pas enchaînées comme celles de leurs esclaves-salariés.

Elles ne le sont pas de la même façon, mais elles le sont quand même, et par le même système social détestable. La majorité des hommes et des femmes de toutes les classes ont la capacité d’exercer un travail manuel. Ceux et celles qui n’ont des dispositions que pour le travail intellectuel sont très peu nombreux. Pourtant la tyrannie de fer des coutumes ordonne que, pour un homme ou une femme des classes supérieures, seul le travail intellectuel est « respectable » ; il ne doivent se servir de leurs muscles que lors de jeux. Si une telle personne est surprise par ses voisins en train de planter des pommes de terre, récurer le sol ou confectionner quelque objet utile, il ou elle s’excuse, rougissant et expliquant que ce n’est qu’un passe-temps, ou qu’il a été obligé de le faire « juste pour une fois », par accident. Comme si en formant ses enfants à devenir cordonniers ou cuisiniers, il les éduquait du même coup pour aller au rebut. Et pourtant tous les enfants bourgeois n’ont pas le goût des chiffres, de la direction d’industrie, de la recherche scientifique ou des arts les plus nobles.

Encore une fois, le poids et la pression d’un habillement inutile, de pièces tapissées, de fauteuils matelassés, d’une atmosphère chaude, d’une vie luxueuse et d’un isolement artificiel des premiers besoins et des préoccupations élémentaires de l’humanité, ne sont pas sains, ne sont pas naturels au sens le plus vrai. De telles conditions affaiblissent l’énergie nerveuse et découragent l’effort, et rendent plats et insignifiants les vrais sujets d’intérêt et les plus grands objectifs de la vie. Et des conditions comme celles-ci ont grandi parmi les riches, les punissant pour leur injuste monopole en affaiblissant leurs nerfs et en abrutissant leur cerveau, les coupant du plaisir intense et frais de vivre, et en transformant le travail et le repos en un même ennui.

Et si le « confort » qui débilite et isole les riches et la misère qui limite et déprime les pauvres, la difficulté pour chacune des deux classes de choisir l’activité qui lui correspond le mieux, et le caractère maussade et monotone de la majeure partie du travail moderne, étaient des causes insuffisantes pour rendre compte d’un tel manque d’enthousiasme pour la mise en œuvre utile et continue d’énergie comme nous le voyons autour de nous, nous avons seulement à ajouter l’influence sociale d’une aristocratie oisive. L’exemple d’une classe supérieure dont la fierté est d’avoir été, pendant de nombreux siècles, absolument inutile, ne peut que corrompre l’ensemble de la communauté. Ils présentent à chaque homme un idéal d’oisiveté comme le but vers lequel tout son travail doit tendre ; ainsi pour les travailleurs manuels et la classe commerciale, être un gentleman signifie que, étant riche, on n’a rien à faire, et pour beaucoup d’entre eux le but du travail est d’atteindre une telle aisance si le destin le permet.

Pour le maître comme pour l’esclave, il n’y a qu’un faible plaisir dans le travail, et nos conditions sociales placent les hommes et les femmes dans l’un ou l’autre de ces rôles. Nous avons peu de raisons d’être surpris du fait que l’oisiveté n’est pas un vice rare parmi toutes les classes et que bien trop d’hommes sont prêts à jeter leur fardeau de labeur sur les épaules des autres.

Mais maintenant mettons en contraste ce dégoût pour le travail, cette tendance à s’y soustraire qui est le résultat direct des conditions sociales actuelles, avec le volume imposant d’énergie active, laquelle, en dépit de ces conditions défavorables, anime réellement la société de jour en jour.

Ce déploiement d’énergie spontanée dans le travail utile est un facteur tellement commun de la vie ordinaire qu’il passe inaperçu, jusqu’à ce que quelque chose nous fasse prendre conscience que l’ensemble de notre progrès social en dépend et que si cela s’arrêtait pour un jour seulement la société stagnerait, alors que le travail servile continuerait comme avant. Je ne vais pas ressasser ici les associations volontaires sans fin concernant tous les buts imaginables, publics ou privés, allant de la réforme de la société ou de la protection d’intérêts personnels jusqu’à l’exercice physique ou aux distractions des moments de loisir. Bien sûr cela implique une très grande somme d’efforts non payés et dispensables ; mais l’énergie rassemblée dans ces activités n’est qu’une goutte d’eau dans la mer comparée à l’effort libre, spontané, qui est sans cesse fourni dans le travail quotidien courant de la vie ; effort qui ne peut jamais être mesuré, jamais être payé, et pour lequel on ne peut trouver de nécessité définie, déterminante, à moins de la chercher dans la nature profonde de l’homme même.

On commence à le réaliser si l’on essaye d’imaginer le résultat d’un quelconque travail dont on aurait exclu entièrement l’élément humain spontané. L’industrie mécanisée capitaliste a fait de son mieux dans cette direction et de ce point de vue, a réussi, les produits sont devenus non seulement mauvais et vils, mais inutiles et nuisibles. Alors que le travailleur humain devenait une simple machine à vapeur avec un salaire pour charbon, le fruit de son travail a dégénéré en camelote, perdant non seulement sa plus haute utilité, sa beauté nourrissant l’esprit, mais aussi sa plus élémentaire capacité à répondre aux besoins primaires. Nos théières d’étain par exemple, ne se limitent pas à réduire notre imagination et à déformer notre sens des proportions par leur laideur, mais elles fondent sur le feu, elles fuient quand on y verse de l’eau bouillante, et elles nous empoisonnent avec leurs « goûteurs à thé » de plomb dans le bec verseur ; nos vêtements de coton ne sont pas seulement épouvantables de rigidité et d’une solidité médiocre, mais ils ne sont ni lavables ni portables, etc.

C’est seulement parmi les victimes les plus faibles et les plus modestes de l’industrialisme que nous voyons de quelle nature est le travail humain quand l’élément spontané en est complètement extirpé. Même au sein du travail routinier le plus avili et désespéré, l’énergie spontanée est souvent seulement déviée de l’ingéniosité vers la vitesse, et concentrée vers la production de la plus grande quantité possible, sans tenir compte de la qualité. Pour de nombreux travailleurs zélés la pulsion de production est si forte que s’ils ne peuvent rien faire d’autre, ils vont trouver leur satisfaction à mettre, par exemple, le plus de pièces de plomb toxique possible dans les becs des théières et prendre plaisir à battre le record bien que l’augmentation de salaire soit infinitésimale et qu’ils sachent qu’ils vont seulement augmenter l’intensité de travail qui leur sera finalement extorquée par les capitalistes. C’est cette pulsion qui pousse à mettre le meilleur de soi dans ce qu’on fait autant que le désir d’argent, qui est si bassement exploité par les employeurs dans tout le travail à la pièce.

La même pulsion spontanée se manifeste dans les perpétuelles améliorations et inventions faites par les ouvriers. Ces incessantes petites inventions sont une des grandes sources principales du progrès économique. Les ouvriers ne gagnent personnellement rien par leur ingéniosité que la perte ou la précarité de leur emploi, pourtant ils améliorent et inventent toujours.

Dans toutes les conditions de vie, les gens se donnent constamment plus de mal que ce qu’ils sont poussés à faire par la nécessité extérieure : de l’artiste tel Watts3 qui emplit de toute son âme des peintures que le public ne va ni acheter ni apprécier, à l’éboueur qui remplit consciencieusement sa charrette en faisant attention que sa charge ne déborde pas, alors que le comité de la paroisse ne le paiera jamais un penny de plus pour cela. En fait, nous ne sommes pas nous-mêmes complètement conscients, quand on y pense, que nous faisons continuellement des choses pour le simple plaisir de les faire ou pour atteindre un but qui ne peut être mesuré en espèces sonnantes et trébuchantes ; et aussi que dans le travail payé, nous nous donnons continuellement bien plus de mal que ce qui nous est absolument obligatoire pour gagner notre salaire.

Chez les enfants en bonne santé, la pulsion de construire quelque chose est un de leurs développements les plus précoces et les plus vigoureux. S’ils ne peuvent pas faire autre chose, ils feront des pâtés de sable. Mais la plupart des enfants sont de loin les plus avides à faire quelque chose de « réel », ce par quoi ils entendent socialement utile. Ils aspirent avec avidité à la dignité de prendre une part active aux activités des personnes adultes ; mais tant qu’on ne leur met pas l’idée en tête, même les enfants de cette ère commerciale ne sont pas assez corrompus par l’hérédité pour penser à une rémunération. Ils obéissent à leur propre pulsion spontanée pour s’appliquer à la réalisation de quelque objectif, juste pour le plaisir de le faire.

Les physiologistes nous expliquent comment cela se produit. Comment l’usage du cerveau, des nerfs et des muscles au travail est un exercice de fonctions et de facultés que la nature a formées pour être utilisées, de sorte qu’il y a juste autant de plaisir animal à travailler lorsqu’on est sain et fort, qu’à manger quand on a faim. La privation de la pulsion à travailler est tout autant une misère physique que la privation de la pulsion à manger. Nous disons pulsion à travailler plutôt que simplement s’activer, parce que l’activité inutile et sans but ne satisfait pas l’esprit, et la même chose pourrait être dite d’un travail qui ne serait pas, au moins indirectement, de caractère social.

Si cela semble quelque peu douteux au lecteur surmené, rappelons-lui la misère des prisonniers dans leur confinement solitaire. Quand l’épuisement nerveux qui suit l’agitation du procès a disparu, le désir le plus fort du prisonnier est d’être autorisé à avoir quelque activité ; n’importe quel travail, même désagréable, afin de pouvoir échapper à l’irritation exaspérante de l’oisiveté forcée. Et si la privation continue longtemps, même l’homme le plus fort sombrera dans une condition d’apathie physique et mentale à moitié débilitante, comme lorsqu’on a un bras attaché qui devient faible et atone si on ne l’utilise pas.

Une autre considération suggère l’existence parmi les hommes d’une pulsion spontanée à produire, à créer. C’est l’énorme richesse que la race humaine a acquise au-delà de ce qui est nécessaire pour la stricte subsistance. Pensez, par exemple, aux moyens de communication, du langage aux chemins de fer et aux bateaux à vapeur, et essayez de réaliser le volume d’énergie créative qu’ils impliquent, pas chez quelques individus, mais chez les millions dont le travail de l’esprit et du corps a formé ces inventions pendant de longs siècles. Si les hommes s’étaient contentés de seulement satisfaire leurs strictes nécessités, aucun des arts de vie n’aurait grandi ni ne se serait développé, et nous devrions vivre comme nos ancêtres, les hommes des cavernes. Mais non, les hommes des cavernes ont laissé derrière eux les preuves de leur génie créatif humain. Nous trouvons leurs couteaux de pierre et d’os et leurs hachettes, pas seulement aiguisés, mais sculptés et décorés, et depuis leur époque nous avons continué à sculpter et décorer, et à penser et créer, jusqu’à ce que nous ayons accumulé le vaste fonds de connaissance et de richesse matérielle au sein duquel nous vivons aujourd’hui. Qu’est-ce qui a pu nous pousser à faire tout cela à part notre propre nature ?

Il y a peu de place pour le doute, quand on pense sérieusement au sujet, que la dépense d’énergie dans la création, dans le travail productif, est une pulsion humaine naturelle, commune à tous les individus normalement développés, et l’oisiveté une maladie développée et entretenue par des conditions malsaines. Donc la question cruciale dans l’organisation sociale est – non pas comment les hommes peuvent être poussés à travailler, mais comment laisser leur désir spontané de travailler s’épanouir le plus librement et le guider vers les directions les plus utiles.

Traduit de l’anglais par Au prochain chapitre, mai 2015.

1 Genèse Chapitre 3 Verset 19, traduction de la Bible par Louis Segond, 1910

3 George Frederic Watts, peintre et sculpteur Anglais, 1817-1904

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